Publié par : gperra | 8 janvier 2011

L’enlèvement d’Europe, de Boucher

Ce tableau est composé de trois espaces opérant une jonction au centre : celui de l’eau, celui de l’air et celui de la terre. Le premier est signifié par la mer agitée d’où émergent des corps humains. Ils sont comme allongés dans les vagues, faisant partis de l’élément aqueux dont ils s’extraient partiellement. Le second est signifié par le ciel, qui occupe presque la totalité du tiers supérieur du tableau. Une cohorte d’angelots y dessine un cercle dans une trouée de nuages en virevoltant. On est saisit par la grâce de ce mouvement circulaire formant comme une auréole élémentaire au-dessus du personnage d’Europe. Enfin, le dernier espace, celui de la terre, est signifié par une sorte d’avancée dans la mer, sur laquelle se tient un groupe de femmes et un taureau.

Ainsi, les trois éléments se partagent le tableau de manière égale, avec chacun son dynamisme et ses couleurs. Le bleu clair pour le ciel, le vert bleuté pour la mer et le vert sombre mêlé de brun pour la forêt. Les cercles occupent l’espace aérien, s’y déployant en plusieurs figures bleutées. La courbe domine l’espace marin, au point que les corps des personnages semblent prolonger la ligne des vagues. Enfin, dans l’espace terrestre, la droite verticale prédomine, particulièrement nette au niveau des sombres troncs.

Le point de jonction de ces trois univers élémentaires se situe au niveau de la tête d’Europe. Celle-ci rayonne d’une expression à la fois jeune et mature. L’or de ses cheveux virant sur le blanc exprime une dignité solaire. Elle procure l’impression de pouvoir devenir un être doué d’une souveraine maîtrise de lui-même, rassemblant toutes ses forces de calme et d’acuité dans sa pensée. Mais son destin est encore à venir. Elle s’est assise sur un taureau qui la regarde amoureusement. La bête est encore docile, mais on pressent qu’elle va bientôt se lever d’un bond pour l’emporter. La menace est sensible chez les personnages marins  qui se dressent au-dessus de l’écume avec des expressions soucieuses. Elle est également manifeste dans les nuages, où l’on devine la sombre forme d’un aigle gigantesque planant au-dessus de la forêt. En effet l’aigle, tout comme le taureau, est l’animal de Zeus. Dans cette peinture, son aspect paraît presque démoniaque, tant il semble composé de la substance même des nuages orageux, d’où pointent ses yeux rouges. Le taureau semblerait quant à lui parfaitement inoffensif, n’étaient ses deux petites cornes argentées qui, pour l’œil attentif, signifient le caractère surnaturel de l’animal. Ainsi Europe sera-t-elle bientôt emportée par le puissant bovidé. On peut y voir l’expression des forces de la volonté et du désir, qui s’éveillent en chaque être humain au moment de l’adolescence : il faudra certes apprendre à les dompter, mais elles permettent l’essor d’une destinée absolument personnelle. En effet, n’est-ce pas le désir qui, creusant notre être, nous porte vers les rencontres qui nous façonneront ?

Ce monde de l’adolescence insouciante et candide, dont Europe sera bientôt arrachée, est magnifiquement exprimé à travers le groupe de jeunes filles situé à gauche du tableau. Celles-ci ont une expression à la fois enfantine et juvénile, exprimant les différents aspects de cet âge. La première, située en haut à gauche, a un regard d’une tendre mélancolie amoureuse. Plus bas, dans une robe orange, l’autre jeune fille ressemble à un faune sortant des buissons. Ses yeux sont doux, vifs et complices. La troisième ne nous montre pas son visage, mais son épaule dénudée et sa jambe, comme pudiquement détournée. Ses mains sont jointes autour de l’anse d’un panier de fleurs fraîchement coupées, dans un geste qui pourrait rappeler celui de la prière. Peut-être s’agit-il en effet d’une sorte de prière païenne, de recueillement de l’âme ravie par la beauté de la nature et par la délicate explosion de couleurs de ces fleurs bleues, roses et blanches, reprenant les teintes du ciel ? Cette merveilleuse vivacité harmonique des couleurs est par ailleurs partout sensible dans toute cette œuvre de Boucher : le rose, le jaune pâle, le orange et le bleu semblent toujours se répondre deux à deux, une couleur s’associant à une autre pour produire le contraste qui les révéleront toutes deux.

Soulignons aussi l’état d’apesanteur des angelots, qui semblent tantôt flotter dans les airs, tantôt se vautrer mollement dans la substance nuageuse. Ils ont peu de maîtrise de leurs déplacements et se laissent en grande partie porter par leur élément. En revanche, c’est la force de la lutte contre l’élément marin qui s’exprime dans les corps des nageurs sortant de l’onde. Les jeunes filles, situées sur la terre ferme, expriment quant à elles un état intermédiaire, à la fois posé et prêt au mouvement.

La terre, le ciel et la mer. Au fur et à mesure qu’on les contemple, ces trois mondes composant le tableau semblent se disjoindre. Nous nous sentons entraînés dans trois univers aux logiques différentes, chacun refermant son unité sur lui-même. Boucher est un peintre de bulles d’univers, flottant les unes à côtés des autres et ne cherchant aucunement à communiquer entre elles. Comme si les différents espaces du tableau étaient saisis d’un puissant mouvement d’individuation, de clôture. Cette logique peut même procurer une sensation d’étouffement, de saturation, comme s’il devenait impossible de trouver le moindre espace de respiration entre ces mondes élémentaires qui se côtoient, mais s’ignorent. Ce n’est qu’à grand peine que nous nous arrachons à une bulle d’univers pour émigrer vers une autre, si différente. Rien n’invite au passage. Tout est glissements. Ces mondes, enclos sur eux-mêmes, trouvent ainsi leur expression dans les regards et les visages des personnages : aucun d’eux ne regarde jamais complètement quelque chose, n’est jamais entièrement adonné à ce qu’il contemple, mais tous sont toujours plus ou moins repliés sur ce qu’ils éprouvent ou ce qu’ils pensent.

Ce tableau peut nous inciter à réfléchir à ce qu’est aujourd’hui l’Europe à nos yeux. Pouvons-nous encore y voir, comme le faisait Boucher, l’expression d’une réalité culturelle et sociale, en même temps qu’un personnage s’éveillant à son propre destin individuel ? N’est-elle pas plutôt une simple abstraction administrative, à l’image des motifs reproduits sur nos billets de banque européens, lesquels ne font référence à aucun monument ni aucune œuvre d’art du patrimoine européen, mais figurent des motifs impersonnels, comme des ponts ou des arcs de cathédrales sans identités  et qui n’existent en fait nulle part ? Que nous sommes loin d’une Europe signifiant à la fois une réalité psychologique, politique et culturelle telle qu’a voulu la peindre Boucher ! Que nous sommes loin de la percevoir comme un être singulier s’éveillant à sa propre maturité psychique ! Deux siècles à peine après son éveil, l’Europe semble devenue une sorte d’entité impersonnelle.

Contrat Creative Commons
L’enlèvement d’Europe, de Boucher by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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