Publié par : gperra | 4 janvier 2011

Commentaire sur la sortie du livre Exercices d’art de la parole d’Evelyne Guilloto.

Cet article paru dans une revue anthroposophique m’avait valu des foudres mémorables des geoliers de l’anthroposophie… Il faut dire que malgré les références obligées, je leur balançais quelques bonnes petites vérités sur leur milieu sectaire… très rigolotes a posteriori…

C’est à plus d’un titre que nous pouvons aujourd’hui nous réjouir de la parution d’un tel ouvrage. En effet, lorsque l’on songe au fait que Rudolf Steiner a affirmé à plusieurs reprise que l’anthroposophie se diffuserait de façon bien plus forte sous forme orale que par les publications, on commence à entrevoir l’importance de cet art de la parole dont il avait jeté les bases. Face à une civilisation qui s’avère être celle de l’écrit, pour ne pas dire de l’administration et de la paperasserie, les fruits de la science spirituelle sont destinés à êtres partagés en grande partie sous le mode d’une communication directe et vivante, formant ainsi un contraste des plus vifs avec les usages qui nous entourent. Et pourtant, paradoxalement, la pratique de « l’art de la parole » dans les cercles anthroposophiques est peut-être ce qui a le plus contribué à en détourner nos contemporains : quelles furieuses envies de rire, ou quelles indignations esthétiques légitimes, ont du saisir bon nombre de personnes non-prévenus qui, venant pour la première fois à une conférence ou une réunion publique, ont eu la malchance d’être confronté à certains moments de déclamation animés d’un pathos exagéré où l’on pouvait croire reconnaître d’artificieux accents gaulliens… Comment expliquer cette contradiction entre ce qu’est devenu cet art et l’intention originelle qu’avait placé en lui son fondateur, à savoir d’en faire le véhicule d’une culture spirituelle rapprochant les êtres ?

Au-delà des insuffisances personnelles de ceux qui le pratiquaient ou de la complaisance du milieu anthroposophique à leur égard, il faut savoir que l’utilisation de l’art de la parole est problématique en raison d’une cause plus profonde, plus secrète. En effet, autrefois, l’art était mimesis, c’est-à-dire imitation, transmission d’un savoir pratique, à laquelle ne devait se mêler aucun élément personnel, comme on s’en rend bien compte en lisant ce que nous en dit Platon au livre III de sa République. Pratiquer le théâtre ou la poésie consistait à laisser de côté son être propre pour entrer dans un état proche de la transe, comme le décrit bien le Ion :

« Le poète est chose légère, ailée, sacrée, et il ne peut créer avant de sentir l’inspiration, d’être hors de lui et de perdre l’usage de la raison. (…) Ce n’est pas l’art, mais une force divine qui leur inspire leurs vers (…). Ces beaux poèmes ne sont ni humains ni faits par des hommes, mais divins et faits par des dieux, et (…) les poètes ne sont que les interprètes des dieux (…)1. »

Ainsi, ceux qui pratiquent l’art de la parole semblent souvent avoir adopté cette façon de faire, comme s’ils voulaient retrouver ces états anciens où les dieux possédaient les hommes et parlaient à travers eux, reproduisant à l’identique les rudiments de technique vocale et les indications laissées à ce sujet par Rudolf Steiner. Mais depuis que le Christ a apporté l’impulsion dont il était porteur sur la Terre, il n’est plus permis de procéder ainsi et de servir l’évolution. Car le rapport de l’homme et de l’art a changé. En effet, ce n’est plus par le biais de l’effacement de soi-même que le monde spirituel s’exprime dans l’art, mais lorsque l’artiste est devenu capable de lier son individualité la plus intime à ce qu’il va exprimer. Le Je véritable possède en effet cette qualité merveilleuse d’être en même temps absolument individuel et totalement universel. Pour prendre une métaphore empruntée à la couture, on pourrait dire qu’une technique artistique est comme un fil qu’il s’agit de faire passer dans le chas du Moi pour l’y amarrer solidement. Pour la parole, il s’agit ainsi de savoir lier le sens personnel de la vérité — le sentiment de ce qui est à dire au moment opportun — et comment le dire en plaçant de manière appropriée la force, l’habileté et la chaleur nécessaires dans l’organe vocal. Ainsi, on peut penser que Rudolf Steiner avait en vue que ceux qui allaient devenir ses continuateurs dans ce domaine auraient à cœur d’accomplir ce geste de liaison. Ce devait être pour lui la moindre des choses. Mais dans une large mesure, pour autant que les réalisations extérieures permettent d’en juger, « l’art de la parole » n’a consisté qu’en la transmission à l’état brut de principes techniques oratoires, voire d’imitations dénaturées de la façon dont Steiner lui-même s’exprimait. Ce qui revient à dire que l’essentiel de ce qui devrait être fait pour qu’il devienne ce qu’il était destiné à devenir reste à faire. Car tout ce qu’a donné Rudolf Steiner possède cette particularité remarquable, sans doute sciemment voulue, d’être sans valeur ni efficacité s’il n’est pas relié à l’impulsion christique.

Grâce au substantiel travail d’Évelyne Guilloto qui a rédigé et publié ses Exercices d’Art de la Parole, nous avons enfin l’opportunité qu’un tel travail puisse être accompli. Avec un dévouement sans faille, l’auteur a eu en effet à cœur de consigner l’ensemble des exercices adaptés à la langue française : exercice sur le souffle, l’articulation, la voix, etc. Ces précieuses indications seront déjà en elles-mêmes d’une grande utilité pour tous ceux qui, dans leurs professions ou dans leur vie privée, souhaitent cultiver leur façon de parler aux autres. Ils y trouveront des armes pour lutter concrètement contre la tendance massive au dessèchement de l’organe vocal qui caractérise notre civilisation, comme on s’en aperçoit quand on observe à quel point nos contemporains articulent mal où ne savent jamais porter la voix. C’est aussi tout simplement un livre du plaisir des mots dans la bouche, l’espace et l’âme. Mais surtout, s’il est utilisé d’une manière juste, cet ouvrage donnera peut-être enfin la possibilité à ceux qui voudront faire vivre l’art de la parole en lien avec le geste christique que nous indiquions, de pouvoir le faire, libres des manières de le pratiquer qui jusqu’ici lui ont peut-être plus nui qu’elles ne l’ont servi. C’est dire si ce livre est d’une grande importance et marque peut-être, pour l’art de la parole en France, la fin d’une époque et le début d’une nouvelle.

Grégoire Perra

Évelyne Guilloto
Exercices d’Art de la Parole
Éditions Académie d’Art de la Parole
3, rue des Chênes
78110 Le Vésinet

1 Platon, Ion, 533 c-534 e, traduction de É. Chambry, Édition Garnier-Flammarion, 1959, pages 457 et 458.

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