Publié par : gperra | 30 décembre 2010

Le jugement de Salomon, de Nicolas Poussin

Sur le premier plan du tableau, le regard est d’abord attiré par une femme au visage verdâtre, pointant un index et un visage accusateurs en direction d’une autre femme, dont les bras sont levés au ciel et dont la peau est imprégnée d’une magnifique couleur rosâtre, qui semble être l’expression même de la vie. Ainsi se dessine le premier contraste de cette œuvre : d’un côté, une rancune, une jalousie et une colère qui semblent entraîner toute entière celle qui porte de tels sentiments dans son cœur vers une mort dont elle est la possédée ; de l’autre, une force d’amour et de sacrifice de son « égoïté » qui emplit la chair de la jeune femme de la puissance même de la vie. L’opposition est en outre renforcée par les postures : tandis que la première femme nous présente un profil anguleux et émacié, qui constitue une forme de rupture entre elle et nous, l’autre est au contraire positionnée de face, tournant résolument son corps vers le juge qui trône au dessus d’elle, levant les bras au ciel, dans un geste d’ouverture et de total don de soi.

Le peintre représente ainsi la scène biblique du jugement de Salomon en proposant son interprétation : tandis que la mère qui est prête à accepter la mort de l’enfant survivant (qui devra être partagé entre les deux prétendantes) révèle sa profonde appartenance à l’être de la mort, liée à l’égoïsme, celle qui préfère au contraire céder ses droits afin que l’enfant vive révèle son appartenance intime à la vie. C’est pourquoi Salomon pourra prononcer son jugement, selon lequel elle est la véritable mère de l’enfant vivant, tandis que la mère égoïste est celui du mort. Peu importe la nature des liens du sang dans cette affaire judiciaire : ce que voit le jeune roi n’est autre que l’adéquation intime des êtres entre eux.

Sur le plan supérieur du tableau, le roi est à la fois magnifique et étonnant. Magnifique, car toute son attitude exprime la tension intérieure de celui qui observe attentivement. L’index droit est pointé vers le haut tandis que le gauche l’est vers le bas, comme si lui-même était partagé entre les deux situations, qu’il regarde simultanément, au point que l’on peut avoir l’impression que son regard louche. Étonnant, parce que ses traits ne sont pas celui du vieux sage qui rend ses jugements avec le poids des ans et la respectabilité de la fonction, mais ceux d’un être juvénile et presque frêle, dont le corps semble perdu dans le vaste trône qu’il occupe, si bien qu’on pourrait presque ne pas le remarquer. Comme si Poussin avait voulu signifier que celui qui veut juger de manière juste ne doit pas imposer sa stature ni sa présence, mais savoir au contraire se mettre en retrait, afin de laisser la place à la réalité qu’il veut comprendre. Et pourtant, cette présence effacée de Salomon est bel et bien active : c’est elle qui préside à cette mise en scène par laquelle le soldat, situé sur la gauche, lève son épée pour trancher l’enfant vivant qu’il suspend par le pied. Les deux index tendus du roi font à ce titre penser aux gestes d’un chef d’orchestre. Et c’est bien là le second grand enseignement de ce tableau : rendre la justice ne consiste pas à juger froidement des situations en fonction des propos qui sont tenus et des éléments à charge ou à décharge qui sont avancés. Non, la Justice est l’art de la mise en scène de la manifestation de la vérité. Et c’est précisément ce que fait Salomon, en poussant chacune des mères jusque dans les intimes retranchements de leurs cœurs et de leurs liens profonds avec les deux enfants.

Ce tableau révèle en outre un art consommé de la symétrie et de la proportion. Au groupe des personnages de droite semble répondre visuellement celui de gauche. Il est à ce titre intéressant de remarquer que chaque personnage a un répondant symétrique en termes de volume occupé sur la toile, sur l’autre partie du tableau. Ainsi, l’enfant de droite est-il redoublé sur la gauche par le bouclier du soldat, de même taille. De même, les quatre personnages de droite sont de tailles identiques que ceux de gauche. Ce tableau se compose ainsi de plusieurs plan successifs, de lignes qui se répondent et dessinent ensemble une véritable harmonie, encadrant la tension dramatique de la scène qui se joue entre les deux mères. Cette harmonie semble exprimée, au centre du tableau, par la sculpture de ces deux bêtes mythologiques qui se font face de part et d’autre d’une fontaine, tandis que chacune d’entre elle pose une patte sur la margelle de pierre, comme un geste de soumission. La colonne d’eau verticale, image de l’individualité bien présente, est entourée des deux puissances animales polaires, qu’elle maîtrise.

Contrat Creative Commons
Le jugement de Salomon, de Nicolas Poussin by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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