Publié par : gperra | 30 décembre 2010

Le dialogue de l’âme avec elle-même Comment la pensée peut-elle devenir intuition de l’Esprit ?

Qu’est-ce que l’Esprit ? Ce terme est à l’intersection de la religion, de la philosophie et du mysticisme. Sous ces trois rapports, il est respectivement mystérieux, complexe et nébuleux. La confusion qui en résulte a pour conséquence qu’il ne signifie aujourd’hui plus grand chose pour personne.

Souvenons-nous comment, enfants, nous vivions le monde lorsque nous jouions dans la nature : tout était vivant, dans le sens où chaque chose était gorgée d’un réel qui nous parlait : un rayon de soleil, le vert sombre d’un arbre penché, l’eau transparente et froide d’un ruisseau, etc. Tout vibrait et faisait corps avec nous. L’Esprit, n’est-ce pas déjà ce réel gros de force, de beauté et de majesté ? Sa voix résonne dans les profondeurs de notre être avec une telle puissance que nous avons l’impression d’en être nourris.

Il existe au Louvre, dans la partie consacrée aux arts d’Afrique et d’Océanie, une magnifique statue de bois africaine représentant une femme assise allaitant son enfant nouveau-né1. En observant avec quelle finesse l’artiste a su, dans ce visage accroché au sein de sa mère, reproduire le merveilleux geste de succion des nourrissons, on peut comprendre la nature de l’Esprit : il est la tétée du réel2 !

En grandissant, l’enfant perd ce contact avec la réalité nourrissante. Nous ne plongeons plus dans nos perceptions de la même façon, comme on plonge dans une rivière du haut d’un rocher. Mais à une étape ultérieure de la jeunesse, on peut faire une autre expérience de l’Esprit : j’ai entendu des étudiants dire d’une enseignante qu’elle ne faisait pas que les enseigner mais qu’elle les nourrissait ! Cette sensation d’être nourri par ce que l’on voit et comprend est aussi une caractéristique fondamentale de l’Esprit. C’est se trouver à la fois plein du monde et conforté dans son être propre, nourri et édifié.

La place de la pensée dans la méditation orientale

Puis il arrive que nous nous mettions à tout regarder « de loin », comme à travers un écran terne. Ce phénomène peut s’expliquer par le fait que nous interposons de plus en plus notre pensée. Le visage d’un adulte qui pense peut parfois donner l’impression d’un bouclier dressé face au monde. Autrement dit, nous perdons l’Esprit parce que nous gagnons la tête ! La culture occidentale prend peu en considération ce phénomène qui traverse toute biographie humaine. La culture orientale, elle, a cherché les moyens d’y remédier en pratiquant la culture de la méditation.

Qu’est-ce que la méditation ? Il y a quelques mois est paru le dernier livre de Matthieu Ricard, proche collaborateur du Dalaï Lama. Puisant aux traditions orientales qu’il a fréquentées de nombreuses années, l’auteur expose la finalité et les modalités de la pratique de la méditation. Examinons un peu la place de la pensée dans l’art de méditer tel qu’il nous le présente : le mental est une force qui n’a d’ordinaire aucune maîtrise de lui-même, allant d’objets en objets et de perceptions en perceptions. Mais ce mouvement incessant le condamne à rester à la surface des choses. La méditation orientale vise à le canaliser en dirigeant son flux sur un objet précis : le souffle, un geste répété, un mantra inlassablement repris, etc. Puis doit se produire une prise de conscience de l’attention elle-même. La pensée doit se désolidariser des contenus qui l’occupent pour se considérer dans son geste propre :

« Rappelez-vous que les pensées ne sont que le produit de la conjonction fugace d’un grand nombre de facteurs. Elles n’existent pas par elles-mêmes. Aussi, dès qu’elles surgissent, reconnaissez leur nature qui est vacuité. Elles perdront aussitôt le pouvoir d’engendrer d’autres pensées et la chaîne de l’illusion sera rompue. Reconnaissez cette vacuité des pensées et laissez ces dernières se relâcher dans la clarté naturelle de l’esprit limpide et inaltérée3. »

Le méditant peut espérer atteindre « l’Eveil » et vivre dans le flux intentionnel sans contenu de la conscience pure. Selon Mathieu Ricard, cette pratique ne vise aucunement le détachement nombriliste, mais met l’homme en relation avec la véritable réalité du monde :

« La compréhension dont il s’agit consiste en une vision plus claire de la réalité. La méditation n’est pas un moyen d’échapper à la réalité comme on lui reproche parfois : elle a au contraire pour but de nous faire voir la réalité telle qu’elle est – au plus près de ce que nous vivons (…)4.

La méditation orientale pense donc être en mesure de retrouver l’Esprit par un travail d’effacement des contenus de la pensée qui s’interposent entre nous et la réalité.

Le rapport à notre propre pensée

Mais qu’en est-il si l’on considère qu’il y a dans la pensée un élément de la noblesse de l’être humain auquel il ne saurait être question de renoncer ? Est-il possible de retrouver l’Esprit par un autre moyen que celui de l’effacement des contenus de la pensée ? Existe-t-il pour la pensée et par le biais de celle-ci la possibilité d’accéder à ce domaine devenu caché de l’existence ?

La plupart du temps, nous pensons sans réaliser ce que cette activité représente pour nous. Nous n’avons aucun décalage par rapport à elle, sauf lorsque nous sommes « dans le brouillard » ou au contraire lorsque nous avons « les idées claires » ou bien encore en situation de maladie mentale ou de sénilité, pour autant qu’une certaine lucidité puisse être préservée. Tout au plus avons-nous conscience que nous sommes amoindris ou magnifiés selon que notre pensée est plus ou moins fonctionnelle. En général, nous nous identifions sans recul à elle.

Pourtant, les relations entre notre être intérieur et la pensée peuvent faire l’objet de prises de conscience. Dans le film Rio Bravo5, western avec John Wayne, l’exaltation de la vigilance relationnelle est centrale. Toute l’histoire repose sur la qualité de l’attention que l’on porte aux détails, et à la vivacité avec laquelle on est en mesure de les associer entre eux. Elle nous fait éprouver cette force de la présence d’esprit qui peut nous relier à nos compagnons par une splendide complicité, en tenant compte de la sagacité des uns et des autres. Certains sports d’équipe peuvent également permettre de vivre de tels états.

On peut aussi se rapporter aux moments de notre vie où notre pensée s’est comme éveillée et où nous nous sommes, par ce biais, révélés à nous-mêmes. La découverte de la philosophie, si elle joue bien son rôle vers dix-sept ans, n’est pas seulement la découverte de doctrines d’auteurs qu’il s’agit d’apprendre laborieusement : elle peut s’accompagner d’un éveil à ce qui est libre dans notre être et permettre la découverte de notre individualité la plus sacrée ! Platon a voulu exprimer cela en disant qu’il y avait chez certaines personnes un « naturel philosophe6 ». Selon lui, quand ce dernier n’est pas étouffé ou corrompu par la vie sociale, il lui arrive de se découvrir. Il ne s’agissait pas là d’indiquer l’existence d’êtres exceptionnels en vue de constituer une élite. Platon voulait simplement attirer l’attention sur le fait que, lorsqu’on apprend à philosopher, on peut ressentir l’émergence de quelque chose qui nous accompagnait depuis notre naissance. Un pressentiment de notre existence prénatale se manifeste dans la capacité à s’interroger sur l’existence, le maniement des concepts et la capacité à tenir soi-même le déroulement de sa pensée7. Au moment où l’individualité véritable veut percer en dépit du contexte social et familial, il peut être précieux de percevoir en soi un élément qui vient de plus loin que tout ce qui nous a façonnés.

La vie comporte aussi parfois certaines expériences qui nous obligent à nous désolidariser de la pensée, des moments où nous éprouvons un véritable dégoût pour cette activité psychique. Par exemple, après des études trop poussées sur le plan intellectuel ou à travers l’expérience de la solitude, quand la pensée a trop longtemps tourné sur elle-même.

Ainsi, nos rapports avec notre pensée ne sont nullement invariants. Ils évoluent et se métamorphosent à mesure que chacun des « partenaires » avance sur son propre chemin. L’important est de bien percevoir qu’il s’agit d’une relation entre deux termes intimement unis mais nullement confondus.

La confiance en la pensée

Faisons-nous vraiment confiance à la pensée dans la conduite de notre vie ? L’aimons-nous ? La subissons-nous ? Pouvons-nous faire des choix importants en nous fondant sur ce qu’elle nous indique ? Ou bien préférons-nous suivre d’autres instances, comme l’habitude, l’opinion, l’intuition, la voix du désir, du cœur, des instincts, etc ?

Pour lui faire confiance, nous devons savoir si ce qu’elle nous dit de la réalité est vrai. Dans la République, Platon emploie une image forte pour caractériser l’accord de la raison humaine avec le réel : celle d’un aveugle marchant accidentellement et, sans le savoir, sur le bon chemin8. En effet, s’il nous arrive de penser des choses en adéquation avec la réalité, c’est trop souvent sans le savoir.

Et pourtant, il existe parfois des situations où nous avons la certitude intérieure que ce que nous avons choisi et pensé est juste. Les dialogues de Platon nous relatent une expérience de ce genre. Il s’agit du moment où Socrate est enfermé dans sa prison dans l’attente de son exécution. Son ami Criton vient lui proposer la solution d’une évasion et d’une fuite en exil. Cependant Socrate expose, au cours d’un long et bel entretien, pourquoi il ne peut se soustraire à la décision souveraine de justice de la cité athénienne, même si sa condamnation repose sur des allégations calomnieuses. A première vue, il est difficile de comprendre son obstination à accepter cette sentence. Pourtant, la confiance sereine qui émane de ses propos laisse entrevoir autre chose. A un moment de son dialogue avec Criton9, il évoque leurs longues conversations d’autrefois sur la question de la légitimité à commettre une injustice envers autrui dans certaines circonstances, et la réponse résolument négative à laquelle ils avaient souscrit. Socrate lui demande alors si l’un comme l’autre ils étaient, à ce moment-là, réellement convaincus de ce qu’ils avaient reconnu pour vrai ou bien s’il ne s’agissait que de paroles en l’air. Il met ici le doigt sur notre problème. En effet, nos raisonnements peuvent nous permettre d’aboutir à certaines conclusions, mais pour engager notre volonté de manière durable dans l’adversité, il ne nous suffit pas d’éprouver la toute puissance de la rationalité et de l’appliquer. Il faut que nous ayons été touché dans notre intériorité la plus profonde par la réalité de nos pensées au sujet du monde ! Si Socrate parvient à accepter si sereinement sa mort, c’est parce qu’il est pénétré d’une certitude de ce genre.

La lumière du Bien

Comment est-il possible d’expliquer ce mystérieux sentiment d’un accord entre notre pensée et le réel ? Platon avait perçu que lorsqu’il se produit, une sorte de lumière intérieure se répand sur les situations concernées. Cherchant à approfondir ce phénomène, il s’était rendu compte que celui-ci était profondément bénéfique. C’est pourquoi il affirmait que le Bien diffuse alors son éclat :

« Tu sais que, lorsque les yeux se tournent vers les objets qui ne sont pas éclairés par le soleil mais par les astres de la nuit, ils ont peine à les discerner (…). Mais que, quand ils regardent les objets éclairés par le soleil, ils voient distinctement et montrent la faculté de voir dont ils sont doués. (…) Comprends que la même chose se passe à l’égard de l’âme. Quand elle fixe ses regards sur ce qui est éclairé par la vérité et par l’être, elle comprend et connaît ; elle montre qu’elle est douée d’intelligence. (…) Tiens donc pour certain que ce qui répand sur les objets de la connaissance la lumière de la vérité, ce qui donne à l’âme qui connaît la faculté de connaître, c’est l’idée du bien. (…) Conçois donc qu’ils sont deux, le bien et le soleil : l’un est le roi du monde intelligible ; l’autre, du monde sensible.10 »

Possédant un sens particulièrement aiguisé pour la vie de la pensée, Platon avait remarqué ces moments où une lumière intérieure se manifeste dès lors que le jugement qu’on vient d’élaborer au sujet du monde est en accord avec ce dernier. Il se produit donc parfois des situations où ce que l’on pense est éclairé par l’Être ! Sa lumière ne fait pas que confirmer la justesse de la pensée, elle vient également vivifier et affermir notre être intérieur. En revanche, lorsque nous concevons des idées par trop éloignées du réel, il se produit comme un obscurcissement, un enchaînement psychique. Tout homme possède en lui cette capacité de percevoir la lumière du Bien. Mais il n’a souvent pas la confiance nécessaire pour oser faire appel à ce « sens de la vérité11 » qui séjourne en lui.

Le dialogue de la pensée avec le Moi

Comment est-t-il possible d’obtenir la manifestation de la lumière de la vérité ? Si nous observons attentivement la chose, nous pouvons remarquer qu’elle se produit toujours lorsque la pensée prend la tournure du dialogue avec soi-même. Le Théétète de Platon contient la fameuse définition de la pensée comme dialogue de l’âme avec elle-même :

« Qu’est-ce que tu appelles penser ?

Une discussion que l’âme elle-même poursuit tout du long avec elle-même à propos des choses qu’il lui arrive d’examiner. (…) Car voici ce que me semble faire l’âme quand elle pense : rien d’autre que dialoguer, s’interrogeant elle-même et répondant, affirmant et niant. Et quand, ayant tranché, que ce soit avec une certaine lenteur ou en piquant droit au but, elle parle d’une seule voix, sans être partagée, nous posons que c’est là son opinion. De sorte que moi, avoir des opinions, j’appelle cela parler, et que l’opinion, je l’appelle un langage, prononcé, non pas bien sûr à l’intention d’autrui ni par la voix, mais en silence à soi-même12. »

On retient d’ordinaire de ce passage que la pensée serait une sorte de langage intérieur silencieux. Pourtant, Socrate voulait ici exprimer une réalité d’une bien plus grande ampleur. Il voulait indiquer que seul pense vraiment celui qui sait adresser ses propres pensées au noyau intime de son être et écouter ce que celui-ci leur répond. La véritable pensée ne consiste pas à combiner les idées entre elles, mais à opérer un retournement de ce qui est pensé vers le Moi. Lorsque nous nous parlons à nous-mêmes, dans une intimité où seule la sincérité a sa place, il peut se produire cette chose fabuleuse !

Cela devient plus clair si l’on considère que Socrate est historiquement une figure médiane entre deux types de « penseurs », les sages et les sophistes. Les premiers ont pour particularité de posséder une sagesse qui les dépasse et dont ils ne sont que les dépositaires. Ils la transmettent sans chercher à y mêler quoi que ce soit de leur être personnel, sans même réfléchir à ce qu’ils ont ainsi reçu de peur de le dénaturer. Les seconds sont bien souvent dépourvus de toute sagesse, mais possèdent à un niveau élevé la capacité de combiner les idées entre elles afin d’aboutir aux conclusions qui les intéressent. D’un côté une pensée statique, de l’autre une cogitation emportée dans un tourbillon où elle ne se pose nulle part. Entre les deux, Socrate imprime à la pensée le mouvement d’une pensée réfléchie, accompagnée de conscience et de présence à soi-même. Le dialogue de l’âme avec elle-même consiste à mettre la pensée dans un mouvement de retour à soi. Car dans le vis-à-vis de la pensée et du Moi, la confirmation du réel peut intervenir. Placée devant ce miroir de vérité, la pensée éprouve elle-même sa pertinence.

Le Logos, l’opinion et la conviction

Lorsque la pensée et le Moi « parlent d’une seule voix », cela signifie qu’est venu l’accord avec le réel. C’est lorsque nous nous parlons à nous-même de la sorte que nous pouvons avoir l’impression que le monde nous parle. Qu’il nous parle au sens fort, c’est-à-dire que nous entendons vibrer la voix du réel dans notre intériorité. Nous pouvons ainsi mieux comprendre le terme grec si énigmatique de Logos, que l’on traduit de diverses occurrences, notamment Parole et Raison. Le Logos est la parole du réel qui se fait entendre dans l’âme lorsque la raison dialogue avec elle-même.

Quand la pensée et le Moi entrent en dialogue et s’accordent ensemble, Platon dit que se forme alors une opinion. Mais ce terme pourrait aujourd’hui nous induire en erreur. L’opinion signifie l’adéquation de la pensée et de l’Ego. Pourtant, comme le souligne l’embarras du traducteur dans une de ses notes, Platon voulait parler d’autre chose13. Il visait probablement une réalité pour laquelle il ne disposait encore d’aucun concept : l’accord de la pensée avec l’essence spirituelle du Moi. En effet, le Moi qui répand sur la pensée la lumière de la vérité n’est pas l’Ego, notre personnalité terrestre nécessairement limitée et imparfaite. Il est le noyau intime de notre être, notre essence éternelle purement spirituelle dont Steiner s’est efforcé de rendre compte dans sa Théosophie14. C’est pourquoi il est possible au Moi de faire rayonner sur la pensée l’éclat du Logos : il est intimement lié à lui dans le domaine des essences ! Aussi, il est peut-être préférable d’employer le mot conviction à la place de opinion pour désigner l’accord de la pensée et du Moi.

Les représentations et l’intuition de l’Esprit

Quelle extraordinaire métamorphose la pensée a-t-elle subie pour cesser d’être ce bouclier dressé face au monde et s’unir maintenant au réel ? Pour le savoir, continuons d’investiguer la nature de la pensée.

Celle-ci est presque toujours représentative. Dans son traité intitulé De l’âme, Aristote fait remarquer que nous ne pensons jamais sans images15 . En effet, toutes nos pensées sont associées à un élément sensible. Même nos plus pures abstractions ! En ce qui me concerne, l’idée du Bien, était en fait associée à une discrète lumière jaune. Sans le savoir, j’évoquais l’image du soleil chaque fois que je plaçais cette idée dans ma conscience. Les anciens Egyptiens affirmaient qu’en se représentant leurs dieux, ils savaient que cela ne correspondait pas aux « noms secrets » de ces divinités16 : ils avaient la notion d’une différence entre les représentations des choses et leurs concepts (leurs noms secrets). De manière plus ou moins ostensible, toute pensée est donc imagée. Nous pensons sous forme de « représentations », c’est-à-dire d’une pensée associée à des images. Mais peut-on aujourd’hui penser sans images ? Dans la Science de l’Occulte, Steiner prétend que oui :

« Lorsqu’on se fait une idée fondée sur l’observation du monde sensible, elle n’est pas affranchie de tout élément sensoriel. Mais il n’est pas dit que l’homme ne puisse avoir que des idées de cette sorte (…) On apprend, à reconnaître comment, à l’intérieur de l’âme, les idées s’associent les unes aux autres même lorsque les liens entre les pensées ne sont pas dus au pouvoir de l’observation sensorielle. L’essentiel est alors de se rendre compte que le monde des pensées est animé d’une vie intérieure, et que lorsqu’on pense vraiment, on se trouve déjà dans le domaine d’un monde vivant suprasensible17. »

« Lorsqu’on pense vraiment » : cette périphrase donne la solution du problème si nous nous demandons ce que « penser vraiment » veut dire. Lorsque nous plaçons une représentation dans notre esprit, elle se présente au départ toute chargée de son image sensible. Mais nous pouvons nous concentrer sur son contenu, intensifier à la fois notre attention et sa présence. Nous entrons alors en dialogue avec elle. Nous ne faisons pas que réfléchir froidement à son sujet, mais acceptons que notre être intime soit interpellé par elle. Alors peut se produire un processus d’épuration de la représentation car, dans le mouvement des pensées qui tournent autour de la représentation commence à affleurer le concept pur. Il peut, au départ, seulement s’agir d’éclairs de présence. Mais si l’on reste concentré sur la représentation qu’on s’est choisie de manière à ce que toutes nos pensées s’y rapportent de manière logique, à la manière d’une conversation en tête-à-tête qui ne souffrirait pas d’être interrompue, le concept spirituel émerge dans l’intimité de l’âme. La pensée du concept est dialogue de l’âme avec elle-même. On le sent par le fait qu’il nous communique de son être à mesure que nous le pensons. Son essence pénètre notre Moi à mesure que nous nous entretenons avec lui. Si la représentation est une coupure avec le monde, le concept pur provient en revanche du réel. C’est un mot de l’Esprit. La pensée devient donc intuition de l’Esprit lorsqu’elle passe de la représentation au concept.

Se parler à soi-même et penser le Moi

Comment décrire ce dialogue de l’âme avec elle-même qui permet d’accéder à l’Esprit ? Il ne peut que faire l’objet de comparaisons approximatives puisqu’il doit être réalisé en soi-même seulement. Au cours d’un concert, nous avons peut-être vécu l’état où, parce qu’étant dans une écoute particulièrement intense, nous avons eu l’impression que la musique surgissait de notre âme au moment même où nous l’entendions. En pratiquant un art martial, nous avons peut-être vécu cette situation où, pleinement investi dans un combat, nous avons eu l’intuition de tout ce qu’allait faire notre adversaire avant même qu’il n’ait esquissé un geste18. Sa volonté était devenue la nôtre. Pour le dialogue de l’âme avec elle-même, il s’agit de quelque chose de semblable : nous devenons les contenus de nos pensées. La seule différence avec les exemples que nous venons de donner est que nous sommes ici à la fois auteur et spectateur. Comme si nous avions été à la fois le musicien et l’auditeur ou les deux protagonistes du combat.

Pour réaliser ce dialogue intérieur, il s’agit de prendre conscience de la forme langagière de notre pensée. Comme le fait remarquer Matthieu Ricard, celle-ci se confond avec un murmure continu. D’où la préconisation d’apprendre à « faire silence », à faire taire le flux incessant des associations d’idées qui nous traverse. L’Eveil auquel aspire la méditation orientale est un profond silence de l’âme consistant à se rendre présent aux choses une fois éteint le murmure bavard de nos pensées. Le dialogue de l’âme avec elle-même dont parle Platon nécessite au contraire de s’engager dans la direction de l’intensification de la forme langagière de la pensée. Il faut apprendre à se parler à voix haute et claire à l’intérieur de soi-même ! En effet, selon Rudolf Steiner, il a existé des époques où tandis que l’homme pensait, des paroles retentissaient en lui. Mais l’abstraction qui a progressivement gagné les esprits a eu pour conséquence une atténuation du verbe intérieur. Nous sommes devenus sourds à la parole du Moi dans l’âme, et muets pour la prononcer :

« A cette époque primitive, l’homme ne pensait pas (…) de la même manière que nous, mais il pensait en paroles. (…) Il entendait résonner intérieurement des paroles, alors que nous pensons d’une façon abstraite (…)19. »

Ainsi, le dialogue de l’âme avec elle-même développe la capacité à faire s’élever la voix dans l’âme. Autrefois donnée dans toute sa puissance, c’est à présent au Moi de vivifier cette parole intérieure.

Un concept se prête particulièrement bien à cet exercice : le mot « Je ». Un exemple permettra de comprendre pourquoi : un ami me racontait qu’étant enfant, il avait été l’objet d’une véritable « crise de mensonges ». Chaque fois qu’il disait quelque chose, il ne pouvait s’empêcher de mentir. Cet état dura quelques temps jusqu’au jour où il se dit que cela ne pouvait plus durer. Il s’isola dans un endroit calme et se mit à se parler à lui-même en se disant des choses simples comme : « Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi fais-je cela ? Je veux que ça s’arrête, je ne veux plus mentir ! » Il réussit alors à enrayer cette maladie. Les forces du mensonge ne lâchent pas toujours si facilement celui qu’elles tiennent ! Mais cet enfant est parvenu à les mettre en échec par ces simples mots qu’il s’est adressé à lui-même. Évoquer son « je » l’a remis en relation avec son entité spirituelle véritable. Cette évocation à soi-même est devenue intuition de l’esprit de son propre être. Si la chose semble avoir été facile pour lui, cela tient au fait qu’un enfant est encore proche de la vie des concepts purs. Chacun des mots qu’il saisit est encore imprégné de sa réalité. Ainsi, « je » ou « moi » qui, chez l’adulte, ne sont bien souvent plus que des représentations creuses, sont encore pour lui emplis de leur substance, de vie spirituelle. Pour peu qu’il s’y exerce, tout adulte peut aussi y accéder de nouveau. Il lui suffit pour cela de placer cette représentation dans sa conscience, de se concentrer sur elle en réfléchissant à son contenu, éprouvant ainsi ce qu’elle lui communique dans l’intimité de son âme. La concentration sur le concept « Je suis20 » peut être considérée comme le modèle du nouveau type de pensée que nous cherchons à décrire, parce qu’elle exige ce dialogue de l’âme avec elle-même.

La racine platonicienne de l’anthroposophie

Il existe donc bien une différence fondamentale entre la médiation orientale et la démarche issue de Platon. L’une voudrait apaiser l’esprit et le vider de ses contenus pour qu’il reconnaisse le flux de connaissance qui est sa réalité véritable, provoquant ainsi un état de félicité appelé « Eveil ». L’autre est l’apprentissage de la concentration sur les contenus de la pensée dans le dialogue de l’âme avec elle-même, afin que l’Esprit puisse se dégager des représentations. Loin de chercher à éliminer les contenus de la pensée pour les dissoudre, il s’agit au contraire de se concentrer sur eux, d’en renforcer la présence, d’en accentuer la densité afin de les approfondir intérieurement.

Lorsque Rudolf Steiner, au début du XXe siècle, entre dans la Société Théosophique, ce milieu était fortement tourné vers la méditation orientale, les exercices de respiration, les multiples prières en sanskrit, la dévotion mystique à l’égard de Maîtres visibles et invisibles, etc. Dans un tel contexte, la méfiance à l’égard de la pensée était aiguisée. Et Steiner se mit à proposer des exercices initiatiques, c’est-à-dire sensés permettre l’accès au domaine de l’Esprit, basés sur la pensée ! Il osa même dire : « Vous devez aimer une pensée comme on aime un enfant21 ». La chose fut prise avec réticence ! A lire les transcriptions des premières conférences, on sent qu’il devait répondre à des remarques selon lesquelles sa méthode était erronée. Il ne donne pas de réponses claires à ces objections mais plutôt des métaphores énigmatiques. Par exemple, cette comparaison entre la pensée et le feu : de même que la pensée ne parvient pas à accéder au monde spirituel si on la laisse dans son état ordinaire, le feu qui se répand à l’air libre n’est pas non plus en mesure de déplacer une locomotive s’il n’est pas mis dans une chaudière22. Il s’agissait en fait d’inciter ses auditeurs à mettre en œuvre un mode de penser telle que Platon l’avait inauguré. De ce point de vue, le cœur vivant de l’anthroposophie repose dans la petite phrase du Charmide : « Se connaître soi-même, c’est cela la sagesse23. » L’anthroposophie est une sagesse de l’Esprit par le fait qu’elle donne les moyens de cultiver le dialogue méditatif entre le Moi et la pensée.

Concentration et Méditation

Pour accomplir cela, il faut donc conjuguer deux activités : d’une part, intensifier le contenu sensible de la représentation sur laquelle on se concentre24. Donner à ce fantôme qui flotte dans notre esprit de la chair et des os ! Penser au sens étymologique du terme qui est « peser » : éprouver le poids sensible de la représentation en rapport avec notre propre force intérieure qui la supporte. Puis réfléchir au contenu conceptuel de la représentation. Dégager le spirituel par la réflexion. Les deux actes doivent être réalisés au cours d’une intense présence à soi-même. Dans l’Initiation, Steiner a distingué ces deux types d’exercices spirituels en les nommant respectivement concentration et méditation :

« Parmi ces exercices [permettant la vision du monde spirituel] figure la concentration, c’est-à-dire l’art de diriger son attention sur des représentations et des concepts très précis, se rapportant aux mystères de l’univers. Il faut y ajouter la méditation, c’est-à-dire l’art de vivre dans ces idées et de se plonger en elles complètement de la manière que nous avons décrite. Concentration et méditation sont les moyens par lesquels l’homme travaille sur son âme25. »

La méditation correspond chez Steiner à ce que nous avons cherché à décrire dans nos précédents articles sous les termes de « saisie spirituelle des concepts26 ». La concentration procède d’un accroissement de l’attention au sujet d’un contenu perceptif, quel qu’il soit27. Il peut s’agir d’un sentiment ou d’une perception. Dans ces deux cas, on remarquera cependant qu’on éprouve une difficulté à faire dialoguer ce contenu perceptif avec soi-même, car il est marqué d’un résidu d’extériorité qui, au départ, prend toute la place et que l’on a du mal à extirper. Ce que Steiner décrit par les termes d’« imaginations », « inspirations » et « intuitions » dans la Science de l’occulte28 n’est en fait pas autre chose que les diverses étapes du processus d’épuration de l’extériorité des perceptions sensibles afin de réaliser complètement le dialogue de l’âme avec ces dernières. Il ne faut pas confondre ce processus avec la « conscience pure » de la médiation orientale. En effet, cette dernière réalise préalablement la vacuité du mental. La concentration anthroposophique consiste au contraire à marquer intensément la conscience des éléments sensibles que contiennent les représentations, pour ensuite décanter leurs traces psychiques et spirituelles par le travail de la pensée.

Vaincre les représentations !

Le problème majeur de la floraison de toute spiritualité est celui de la confirmation des pensées. Si en dernier recours nous avons toujours besoin d’une autorité extérieure pour justifier à nos propres yeux la validité de ce que nous pensons, nous retombons immanquablement dans une attitude de soumission religieuse ou sectaire. C’est pourquoi la découverte de Platon sur la lumière du Bien est d’une importance considérable : par le fait qu’il existe dans le dialogue avec soi-même la possibilité d’une confirmation de la pensée juste, la liberté de l’individu peut se conjuguer sans contradiction avec un lien à l’Esprit.

Celui-ci apparaît alors dans son véritable sens. En effet, qu’est-ce que l’Esprit ? Quand nous avons saisi l’esprit d’un propos que nous avons entendu, cela signifie que nous pouvons le communiquer à notre manière. Celui qui a su saisir l’esprit d’une parole peut le transmettre avec d’autres mots sans la trahir. L’Esprit est ce que qui se dégage de la forme dans laquelle il était contenu dès lors que nous avons appliqué une véritable pensée. Sans le dénaturer, la pensée extrait l’Esprit des apparences sensibles et lui permet de faire corps avec ce que nous sommes. Elle unit sans compromission l’individualité libre avec l’Essence. Mais tant que nous ne faisons pas cet effort, nous restons prisonniers du caractère sensible de nos représentations. Or celui-ci est toujours historiquement contextualisé : penser par représentations, c’est s’arrêter à un moment de l’évolution des mentalités dans un cadre donné. On est alors incapable d’extraire l’esprit d’un enseignement pour le rendre de nouveau présent au monde. Bien sûr, notre humaine condition ne nous permet jamais de nous affranchir définitivement des représentations : inlassablement nous rechutons dans leur caractère sensible, ne serait-ce que pour exprimer ce que nous avons spirituellement perçu. Pourtant, si l’effort pour nous en extraire reste constant, nous avons une petite chance de ne pas lâcher la main du Temps, de rester reliés au présent. Le dialogue avec soi-même permet alors le nécessaire renouvellement de toutes nos représentations. Mais quand la paresse à sortir de ces dernières prédomine, nous creusons l’écart avec le temps dans lequel nous sommes et devenons insincères à nous-mêmes.

Sans une culture du dialogue de l’âme avec elle-même dans le sens où nous venons de l’exposer, tout ce que Steiner a apporté restera un ensemble de représentations mortes, une doctrine parmi tant d’autres.

1Statue de bois Urhobo du Nigéria, XVIIIème siècle, Musée du Louvre, Arts d’Afrique et d’Océanie.

2 Pour saisir qu’il ne s’agit pas ici d’une simple métaphore, on pourra se reporter à ce que dit Rudolf Steiner sur le lait et le nourrisson dans la Nature Humaine, Ed. Triades, p. 199-200.

3 Matthieu Ricard, L’art de la Méditation, Ed. Nil, octobre 2008, p. 121.

4 Matthieu Ricard, L’art de la Méditation, Ed. Nil, octobre 2008, p. 28.

5 Rio Bravo, Durée : 141 mn, Sortie US : 18 mars 1959, Réalisateur : Howard Hawks, Scénario : Jules Furthman et Leigh brackett, d’après une nouvelle de B. H. Campbell, Avec John Wayne, Dean Martin, Angie Dickinson. Productueur : Howards Hawks. Distribution : Warner Bros Pictures.

6 Platon, République, 494 c, Ed. GF Flammarion, p. 252.

7 On peut comprendre un tel phénomène en étudiant ce que Steiner dit de la vie des représentations au deuxième chapitre de sa Nature humaine, Ed. Triades, p. 40. La volonté est essentiellement un germe tourné vers notre vie post-mortem, la représentation et l’abstraction sont en revanche un souvenir de notre vie prénatale.

8Platon, République, 506 c, Ed. GF Flammarion.

9Platon, Criton, texte intégral, in Lire Les Philosophes, p. 29.

10Platon, République, 508 c – 509 a.

11Rudolf Steiner, Théosophie, Ed. Novalis, p. 24.

12Platon, Théétète, 189 a – 190 a, Ed. GF Flammarion, page 245.

13 Lire à ce sujet la note 363 de Michel Narçy dans le Théétète, Ed. GF Flammarion, p. 360, expliquant que Platon rend ici synomymes « penser » et « avoir des opinions », ce qu’il avait pourtant pris bien soin de distinguer dans la République.

14Rudolf Steiner, Théosophie, Ed. Novalis, p. 127.

15 Aristote, De l’âme, 430 b – 431 a, Ed. GF Flammarion, p. 235 : « Aussi l’âme ne pense-t-elle jamais sans représentation. »

16 Nadinez Guilhou et Janice Peyré, La Mythologie égyptienne, Ed ; Marabout, p. 57.

17 Rudolf Steiner, La Science de l’Occulte, E.A.R., p. 319.

18Lire à ce sujet : Kenji Tokitsu, La voie du karaté, Pour une théorie des arts martiaux japonais, Ed. Seuil. En particulier le chapitre 5 : la dimension du yomi.

19Rudolf Steiner, Cours d’eurythmie de la parole, Ed. Triades, p. 94.

20 Rudolf Steiner, Le Semainier, Ed. Triades, p. 47-51.

21 Rudolf Steiner, Leçons ésotériques, conférence du 15 février 1904, tome I, E.A.R., p. 26.

22 Rudolf Steiner, Leçons ésotériques, conférence du 8 février 1904, tome I, E.A.R., p. 15.

23Platon, Charmide, 164 d – 167 a, Ed. Hatier, p. 59-63

24 Rudolf Steiner, Philosophie et Anthroposophie, E.A.R. p. 121 : «  Dans la conscience, on place une représentation aussi vivante que possible qui d’ordinaire se forme uniquement sous l’influence de perceptions sensorielles. De ce fait, on vit avec sa conscience dans une activité très intense qui, d’habitude, ne peut être provoqué que par des couleurs ou des sons extérieurs, ou encore par d’autres perceptions sensorielles extérieures ; mais maintenant cela est réalisé uniquement à partir de la mobilisation de forces purement intérieures. Cette activité est en même temps de la pensée, mais une pensée qui n’accompagne pas la perception sensorielle en se servant de concepts abstraits. »

25Rudolf Steiner, L’Initiation, Ed. Triades-Poche, p. 179.

26 Grégoire Perra, La racine philosophique de l’anthroposophie et le retour des sorciers, paru dans Les Nouvelles de mars-avril 2008.

27 Dans mes précédentes études consacrées à la question, j’avais cherché à montrer comment Descartes inaugure l’acte par lequel la pensée puise en elle-même les objets de sa méditation. Lire à ce sujet mes articles: La racine philosophique de l’anthroposophie et le retour des sorciers, L’Homme des Lumières et le Réenchantement du Monde, ainsi que De l’idéalisme à l’anthroposophie, le lien entre l’activité pensante et la perception du spirituel, parus dans les Nouvelles de mars-avril et de juillet-août 2008 et mars-avril 2009.

28 Rudolf Steiner, La Science de l’occulte, E.A.R., p. 289 et suivantes.

Contrat Creative CommonsLe dialogue de l’âme avec elle-même Comment la pensée peut-elle devenir intuition de l’Esprit ? by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.


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