Publié par : gperra | 30 décembre 2010

L’Armée des morts et les flammes du Kamaloca

Cet été est sorti un film remarquable, l’Armée des morts1, lui-même remake du fameux Zombies2 de Georges A. Romero. Son scénario est celui d’une épidémie contaminant l’ensemble de la population du globe et transformant les hommes ainsi touchés en morts-vivants cannibales. Il s’agit là d’une image qui revient fréquemment, par exemple dans La Momie3 où l’on voit une momie desséchée ingurgiter progressivement la substance organique de ses victimes pour recouvrer une existence corporelle normale.

Ce film a bien sûr un premier niveau d’explication qui est purement psychanalytique : il veut montrer comment l’homme d’aujourd’hui est soumis à une psycho-dépendance affective et environnementale entretenue par notre société de consommation, comme l’exprime cette image des morts se rendant par habitude au centre commercial. Ou celle, terrible, de ce père de famille tellement obnubilé par son idéal de confort matériel, qu’il refuse de considérer la contamination de sa femme et tente l’impossible pour qu’elle puisse mettre au monde son enfant : qui s’avère un nourrisson mort-vivant affamé de chair humaine. Mais il ne faut pas s’arrêter à cette explication (la psycho-dépendance affective et environnementale de la société moderne de consommation), qui est la thèse implicite consciente du réalisateur. Pourquoi ces images de morts-vivants cannibales reviennent-elles si souvent sur nos écrans ? Pour le comprendre, il faut nous référer à une remarque de Rudolf Steiner, en 1917, selon laquelle, dans notre civilisation matérialiste, les âmes des défunts sont véritablement affamées, car elles ne peuvent se sustenter des contenus spirituels que les vivants ont développés durant leur vie diurne :

« pour celui qui, pour la première fois, voit cela dans le monde spirituel, c’est non seulement surprenant, mais hautement bouleversant : les âmes humaines qui vivent entre la mort et une nouvelle naissance se précipitent vers les âmes des hommes endormis, à la recherche de pensées et d’idées : car c’est de cela qu’elles se nourrissent, et elles ont besoin de cette nourriture4. »

Comme nos contemporains n’apportent pas aux morts la nourriture de pensées spirituelles, ils ont probablement l’impression épouvantable — durant leur traversée du monde spirituel quand ils dorment —d’être eux-mêmes mangés par les défunts. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’une des images fortes de l’Armée des morts. Le petit groupe de rescapés est cerné dans une station-service par des morts escaladant les grillages, dans le but de les dévorer. Pour leur échapper, ils les aspergent d’essence qu’ils font s’enflammer. Si bien que nous avons cette vision terrible de zombies bestialement affamés environnés des flammes qui les consument. Il s’agit probablement d’une image des « flammes » du kamaloca, cette région de la purification des désirs que traverse les âmes trépassées. En franchissant le seuil du sommeil pour entrer chaque soir dans le monde spirituel, dans cette région que le christianisme appelle le Purgatoire, l’une de nos premières impressions doit être celle d’une foule d’âmes affamées qui nous pressent et nous environnent, attendant désespérément que nous leur apportions la nourriture spirituelle à laquelle ils aspirent. Quand nous leur apportons cette nourriture de pensées spirituelles, c’est pourtant dans un sens très positif que nous pouvons dire que, chaque nuit, les morts nous mangent. Ou plutôt se nourrissent de nos pensées. Le drame des morts est que nous n’avons souvent pas grand chose à leur apporter.

Que fait un tel film en nous présentant une image de notre vécu nocturne dans les sphères de l’Esprit ? Loin de vouloir nous faire prendre conscience de la situation alarmante des défunts dans notre époque matérialiste, parce que nous ne savons pas entretenir avec eux des liens fondés sur une culture spirituelle, ce film renforce au contraire, par ses images, notre peur des morts. Nous ne sommes pas incités à leur venir en aide pour leur offrir la nourriture de pensées spirituelles que nous aurions élaborées de jour, mais à les fuir ! Un tel film fait donc le constat d’une situation dramatique, mais pour la rendre plus dramatique encore.

NOTES :

1) L’Armée des Morts, Date de sortie : 30 Juin 2004, Réalisé par Zack Snyder, Avec Sarah Polley, Ving Rhames, Jake Weber, Durée : 1h40.  Année de production : 2003 . Titre original : Dawn of the dead

2) Zombies, Réalisé par George A. Romero, Avec Ken Foree, Scott H. Reiniger, David Emge, Durée : 1h55.  Année de production : 1978

3) La Momie, Date de sortie : 21 Juillet 1999, Réalisé par Stephen Sommers, Avec Brendan Fraser, Rachel Weisz, John Hannah, Durée : 2h05.  Année de production : 1999. Titre original : The Mummy

4) Michael Debus et Gunhild Kacer, Sur la mort, les funérailles et les défunts, Éditions Société Anthropospophique, Branche Paul de Tarse, page 73.

Contrat Creative Commons
L’Armée des morts et les flammes du Kamaloca by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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