Publié par : gperra | 29 décembre 2010

Kingdom of Heaven, et l’avènement d’une conscience chrétienne individuelle

Il est suffisamment rare de trouver parmi les films à grand spectacle qui sortent sur nos écrans une exception comme Kingdom of Heaven, c’est-à-dire un film qui tente d’exprimer à travers un scénario subtil ce que furent les conceptions spirituelles d’une époque, celle de la fin du Moyen-Âge et des Croisades.

Bien sûr, il faut savoir faire abstraction de la violence des batailles destinées à satisfaire les goûts cinématographiques du temps, de la morale convenue mise en avant prêchant la paix et l’entente entre les peuples de la Terre Sainte aujourd’hui, ou encore de la pâleur de l’interprétation du rôle principal par Orlando Bloom. Car au-delà de ses imperfections ou concessions, ce film engage une véritable réflexion sur une époque, ses valeurs, sa foi, et, par conséquent, sur l’essence du christianisme.

Le propre du cinéma étant de pouvoir présenter des conceptions hautement spirituelles de manière publique sans que celles-ci ne soient pourtant clairement remarquées, qu’il nous soit ici permis de procéder au travail rectificatif nécessaire consistant à mettre en lumière les idées latentes de ce film, qui sinon resteraient probablement pour beaucoup invisibles.

L’aurore de l’âme de conscience

Rudolf Steiner définit par « âme de conscience » cette faculté nouvellement éclose au XIVème siècle, permettant à l’individu de se placer, d’une part dans un rapport d’objectivité face au monde matériel qui l’entoure, et d’autre part de se tourner vers l’Esprit de telle sorte que la vérité ne saurait plus être une Révélation transmise par la tradition, mais une intime expérience personnelle vis-à-vis de laquelle on se sent soi-même responsable.

Ce film commence par montrer comment cette nouvelle faculté s’annonçait sans pouvoir trouver sa place dans la société moyenâgeuse dominée par l’Église catholique : ainsi le personnage principal est-il confronté au début de l’histoire à la condamnation religieuse de sa femme , qui de chagrin s’est donné la mort après avoir mis au monde et perdu son premier enfant. La vouant à l’Enfer pour un tel acte, le prêtre l’enterre sans sépulture et lui fait trancher la tête. Il s’agit là de l’attitude caractéristique d’une humanité qui ne sait pas encore apprécier les situations particulières avec amour, mais qui les juge toutes d’après des critères préétablis.

Dans cette Europe, les âmes précoces, mais néanmoins nombreuses, qui annoncent l’ère nouvelle ne trouvent encore aucune possibilité d’expression et mettent en danger d’ordre établi sur le mode ancien. Aussi leur fallait-il un exutoire, un terrain d’apprentissage extérieur, que les Croisades en Terre Sainte allaient leur fournir.

Jérusalem, royaume de la conscience

« C’est un royaume de la conscience, ou ce n’est rien ! », déclare le personnage de Ballian, en refusant le trône de Jérusalem qui lui est proposé au prix d’une sombre machination. Ainsi s’exprime avec force la signification profonde de la Ville Sainte pour ceux qui, risquant plusieurs fois leurs vies, avaient fait le voyage de leurs lointaines contrées pour y trouver le « pardon », c’est-à-dire la possibilité de remettre à neuf leurs consciences. C’est en effet sur ce terrain de la Palestine que va pouvoir se déployer les deux facettes de cette âme de conscience naissante.

La première est remarquablement incarnée par le chef des Sarrazins, le grand Saladin, lequel sait pertinemment que « l’issue d’une bataille ne dépend pas seulement de la volonté de Dieu, mais de l’état de préparation des troupes, de l’accès aux points d’eau, de l’absence de maladies » et de la position stratégique de l’armée adverse. Saladin est l’expression même d’une âme de conscience tournée vers la partie matérielle de la réalité et qui sait en tenir compte.

L’autre aspect de cette âme est incarné par le Roi Chrétien de Jérusalem, lequel sait que « le Roi décide des mouvements de ses hommes, mais [qu’] au jour du jugement chacun doit répondre seul de ses actes face au Seigneur. » Il a donc conscience de cet élément irréductible de responsabilité de la conscience humaine qui s’exprime dans le domaine de la vie morale. C’est pourquoi le Bien ne saurait plus être une série de comportement préétablis par la société, mais l’acte de décision d’une âme souveraine dans ses choix propres. « L’Islam dit : Soumet-toi ; le Christ dit : Décide. » précise ainsi la sœur du Roi.

Aussi, la vie du chevalier qui embrasse cet idéal ne peut être qu’un don total de sa personne à cette aspiration profonde, comme l’incarne très bien le jeune Ballian, qui se dévoue du matin au soir au petit arpent de désert et aux sujets qu’il gouverne, pour le rendre fertile. Puis qui sera prêt au sacrifice de sa propre vie en chargeant désespérément une armée ennemie dix fois plus nombreuses afin de permettre à la population de se réfugier en lieu sûr.

L’ombre d’une grande aspiration

Face à une telle exigence nouvelle, la conscience doit ainsi accepter un véritable saut dans le vide, ainsi qu’une dévotion pleine et entière à ce qu’elle a elle-même reconnu être son devoir. Mais il y a aussi ceux qu’elle brise, parce qu’ils sentent bien qu’elle leur demanderait un travail de maîtrise et de transformation de leur vie inférieure, de leurs instincts, leurs désirs, leurs passions, etc. C’est ainsi que l’on peut sentir à travers le personnage de Renaud de Châtillon — qui se livre au pillage et au massacre des caravanes musulmanes pour son propre compte sous couvert de sa religion —le prototype de l’homme qui a renoncé à devenir autre que ce qu’il est et qui laisse ses basses pulsions dominer ses actes : « je suis comme je suis. »

Ainsi, l’âme de conscience qui sait se tourner, non seulement vers le monde de la réalité matérielle, mais aussi vers la réalité spirituelle, est une âme qui doit avoir en elle la possibilité de croire qu’il existe en l’homme une force capable de surmonter ce qu’il est pour devenir autre.

« Croyez-vous qu’en en faisant des chevaliers vous rendrez ces hommes meilleurs combattants ? » demande l’Évêque de Jérusalem à Ballian, qui prépare les défenseurs de la ville à l’assaut de l’armée de Saladin.

« Oui ! » répond sans hésiter ce dernier.

Une telle réponse peut certes paraître le comble d’une sentimentalité idéaliste, surtout lorsque le réalisateur Ridley Scott l’a fait accompagner d’une musique tonitruante. Elle exprime néanmoins avec justesse le fondement même d’une culture chrétienne qui s’associe à l’âme de conscience naissante : le Christ est l’être qui communique aux âmes la force de leur propre devenir individuel.

Il s’agit donc d’une compréhension profonde de l’essence du christianisme moderne qui se tient en amont de ce scénario, dont nous ne pouvons juger de la précision historique, mais dont nous pouvons apprécier la pertinence spirituelle.

Incarner le spirituel au cinéma

Pour conclure cette étude, nous voudrions revenir sur les insuffisances de l’interprétation du film et, en amont, à la question qu’elle pose : le cinéma peut-il incarner des conceptions spirituelles ? Dans un travail co-écrit avec Christophe Dekindt à paraître prochainement aux Éditions Triades, il m’a été possible d’approfondir cette question et d’étayer la réponse négative qu’on peut y apporter : le cinéma étant par dans son procédé même un mouvement de pénétration de la matière sensorielle dans l’âme, et non un mouvement de l’âme vers le monde à travers les sens, il ne peut permettre au moi conscient de saisir l’Esprit de manière vivante. Toutefois, l’expérience de ce film fait apparaître une autre remarque. En effet, comme nous avons voulu le montrer, il n’y a rien à redire à son scénario. En revanche, on ne peut s’empêcher de ressentir un écart entre la finesse du propos et la lourdeur des moyens cinématographiques choisis pour l’illustrer, un fossé entre la cohésion spirituelle des personnages tels qu’ils sont conçus pour servir un même propos et l’impression de morcellement de performances techniques et artistiques de ce film, chacun semblant tirer la couverture à soi. Comment cela peut-il s’expliquer ?

Il ne faut pas oublier que le cinéma est par essence un art industriel, c’est-à-dire que la production d’un film nécessite des moyens et des méthodes qui sont celles d’une petite usine. Dans ce processus à mi-chemin entre la fabrication et la création, chacune des personnes impliquées est une sorte de mayon, un peu comme dans un travail à la chaîne où aucun ouvrier n’a plus la totale conscience de l’ensemble qu’il participe à produire. Ainsi, on peut sentir que les hautes idées du scénario ne sont pas portées collectivement par une équipe, mais supervisées par un réalisateur, qui ne les a pas nécessairement lui-même pensés mais comprises, ce qui n’est pas la même chose. Celui-ci a donc transmis des indications (et non des impulsions) pour rendre tangible ces idées, ce qui implique nécessairement une déperdition, car on peut transmettre ou imposer un ordre, mais une impulsion ne peut être que donnée. La belle idée de ce film a donc été représentée, mais elle n’a pas été véritablement incarnée.

NOTES :

Kingdom of Heaven ; Réalisateur : Ridley Scott ; Acteur(s) : Balian : Orlando Bloom, Godefroy : Liam Neeson, L’Hospitaller : David Thewlis, Sibylle : Eva Green ; Scénariste : William Monahan ; Producteur : Ridley Scott ; Production : 20th Century Fox, U.S.A., Scott Free Productions, Grande-Bretagne, StudioCanal, France ; Distribution Pathé Distribution, France, 20th Century Fox, U.S.A

Contrat Creative Commons
Kingdom of Heaven, et l’avènement d’une conscience chrétienne individuelle by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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