Publié par : gperra | 29 décembre 2010

Gandahar et le développement de la pensée imaginative

Dans un travail de critique cinématographique, il faut souvent s’investir dans un processus d’analyse des films qui occupent la première place dans les salles obscures et dont le contenu occulte pour le moins problématique sous-jacent doit être mis en lumière. Car porter le regard de la conscience sur de telles images, qui agissent jusque dans l’inconscient en s’adressant au vécu de notre entité spirituelle, permet dans une certaine mesure de se libérer de leur emprise et de les comprendre comme symptômes d’événements suprasensibles se déroulant derrière le voile des événements extérieurs. Pourtant, il ne faudrait pas qu’un tel travail ait pour conséquence secondaire d’amener à penser que l’industrie cinématographique serait par essence quelque chose de néfaste, voire, par extension, d’inciter tous ceux qui s’intéressent à la science spirituelle de s’isoler de ce que le monde peut produire comme œuvres en tout genre. Rien de plus triste, morbide et maladif en effet qu’une anthroposophie qui déciderait de considérer avec une hautaine distance l’ensemble des réalisations contemporaines pour lesquelles elle n’éprouverait plus ni curiosité ni chaleureuse sympathie potentielle.

C’est pourquoi il nous semble important de signaler une œuvre cinématographique d’une importance majeure qui, selon nous, devrait être davantage connu par tous ceux qui cherchent des signes d’une possible métamorphose de notre culture en grande partie encore héritière du matérialisme du XIXe siècle. En effet, la science spirituelle de Rudolf Steiner montre comment la civilisation actuelle devrait pouvoir s’affranchir d’un mode de pensée de nature cérébrale et intellectuelle pour passer à une pensée imaginative1, c’est-à-dire donnant librement naissance à des Imaginations capables d’ouvrir la conscience à la dimension suprasensible du monde. Le film d’animation de René Laloux et du dessinateur Philippe Caza, Gandahar2, adapté d’un roman du célèbre écrivain de science-fiction français Jean-Pierre Andrevon3, met justement en scène cette nécessité à travers un scénario dont nous nous proposons de présenter et déchiffrer les différentes images.

Tout commence ainsi sur cette étrange planète, Gandahar, colonisée il y a des millénaires par des hommes venus de la Terre possédant à un degré très avancé l’art de la manipulation génétique. Ceux-ci se sont servi de cette technique pour créer un monde dont les machines et leurs inévitables nuisances seraient exclues, permettant de vivre dans une paisible harmonie avec la nature. Dès les premières images, nous comprenons que nous sommes effectivement dans une sorte de paradis terrestre où chacun vit en communion avec une nature génétiquement modifiée débordante de forces vitales et offrant sans compter ses ressources. Loin d’être une apologie insidieuse pour les O.G.M., cette situation représente en fait symboliquement une humanité dont la conscience ne se serait pas séparée des forces de vie éthériques. Il s’agit au fond de l’état dont, jusqu’à la fin du Moyen-âge, on gardait la nostalgie, car on l’avait effectivement connu sur le continent atlantéen où, comme le décrit Rudolf Steiner dans la Chronique de l’Akasha4, nos ancêtres avaient la possibilité de manipuler et modifier la nature en intervenant magiquement sur ses forces modelantes5. Mais cette faculté s’est progressivement perdue jusqu’à ne plus subsister que sous la forme d’une certaine sensibilité par laquelle l’âme communiait encore avec les éléments, comme en témoigne les œuvres des artistes jusqu’au XIIIe et XIVe siècles de notre ère. Puis, avec l’avènement de l’âme de conscience et l’irruption des entités ahrimaniennes dans le cours de l’évolution6, cette dernière trace fut définitivement effacée.

Or c’est précisément ce que nous raconte de manière imagé le film que nous évoquons, lorsque nous voyons comment une armée de terribles hommes-métal avancent à la conquête de Gandahar, pétrifiant tout ce qui se trouve sur leur passage grâce à leurs rayons paralysants. Malgré une résistance acharnée, les gandahariens ne parviennent pas à endiguer leur irrésistible progression vers la capitale, Jasper, où siège la reine Ambisextra. Celle-ci décide alors d’envoyer en mission l’un de ses plus fidèles servant, Sylvain, pour tenter de percer leur mystère et découvrir leur point faible. Au cours d’une périlleuse enquête, Sylvain fait une découverte des plus surprenante : les hommes-métal viennent en fait du futur en franchissant une porte temporelle. Ils ont été créé par un « Métamorphe », sorte de cerveau géant flottant sur l’ « Océan Exentrique », avide de se procurer, en puisant dans le passé de son propre monde, les cellules fraîches qui pourront lui permettre d’endiguer momentanément le processus de sclérose qui le gagne et transforme peu à peu chacun de ses propres tissus en plaques de métal.

Quelle image ! Le cerveau atteint par un irréversible processus qui le rigidifie inexorablement. N’est-ce pas exactement la « maladie » dont notre civilisation est frappée, laquelle s’appuie encore en grande partie sur un penser issu de l’organe cervical ? Quelle finesse psychologique également dans cette Imagination ! N’avons-nous pas souvent constaté que ceux dont la forme de pensée ne parvient pas à se libérer du cerveau — et sont ainsi soumis à la rigidification qui le caractérise — sont constamment occupés de soutirer leurs propres forces de renouvellement à ceux qui en possèdent, se comportant comme des parasites sur un monde dont ils épuisent la substance vivante ? En comprenant le secret des hommes-métal, Sylvain pénètre le mystère du lien actuel entre les entités ahrimaniennes et le cerveau.

Pour les vaincre, il comprend qu’il ne lui reste plus qu’une solution : il doit accepter d’être plongé dans hibernation proche de la mort, dans un sarcophage enfoui sous la mer, et de se réveiller dans mille ans pour tuer le Métamorphe, lorsque celui-ci sera devenu suffisamment faible pour être vulnérable. Autrement dit, l’organe du penser doit accepter de passer par une sorte de mort initiatique, que le sarcophage symbolise. C’est alors que nous pouvons voir ces splendides scènes où l’immense cerveau, atteint par le venin que lui a injecté Sylvain, connaît sa délivrance et se désagrège, traversé de lumières et entrant dans l’état de paix où il laisse enfin ses interminables calculs et projets de conquêtes.

Mais est-ce à dire que la solution que propose ce film serait que la civilisation actuelle se libère de l’emprise mortifère de la cérébralité par l’abandon pur et simple de l’organe physique du penser ? S’agit-il pour nous de « tuer » le cerveau pour avoir de nouveau accès aux forces de vie ? L’image finale du film nous indique plutôt qu’il ne s’agit pas d’abandonner mais de métamorphoser cet organe. En effet, pendant que Sylvain hibernait sous la mer dans son sarcophage en attendant que mille ans se soient écoulés, l’ensemble de la population de Gandahar s’est réfugiée dans la citadelle de la capitale, une immense forteresse bâtie en forme de tête ailée. La reine Ambisextra fait alors appel à la multitude des « oiseaux-miroir » (symboles des pensées) qu’elle contrôle pour soulever dans les airs ce dernier bastion et ainsi échapper au pouvoir des hommes-métal. Là encore, l’image est saisissante : au cerveau qui se meurt doit être substitué une « tête ailée ». Pour que la civilisation soit sauvée de la cérébralité qui la détruit doit éclore la faculté de s’élever librement dans le monde spirituel grâce à une pensée libérée de l’organe cervical. Or c’est précisément à la faculté imaginative que renvoie cette image, puisque comme le montre Rudolf Steiner, celui qui développe cette dernière sent précisément comme si des ailes poussaient à sa tête :

« La pensée prend la forme d’une tête humaine ailée, qui se termine de façon imprécise, et s’introduit ensuite dans votre corps par la tête. La pensée grandit donc et devient une tête d’ange ailée. Il faut effectivement parvenir à cela. Il est difficile d’avoir cette expérience, c’est pourquoi on est tout près de croire réellement qu’en ce moment où la pensée grandit ainsi, on perd toute possibilité de penser. On croit qu’on est enlevé à soi-même en cet instant. Mais on ressent comme un automate abandonné ce que l’on a connu jusqu’ici comme étant son corps et en quoi la pensée pénètre et s’étend. En outre, il y a dans le monde spirituel objectif toutes sortes d’obstacles qui s’opposent à ce que cela devienne visible. Cette tête d’ange ailée devient réellement intérieurement visible, mais il y a là tous les obstacles possibles qui s’opposent à ce que cela nous devienne visible. Et avant tout, le point que l’on a alors atteint est le véritable seuil du monde spirituel7. »

Tandis que se meurt l’immense « Métamorphe » produisant des automates de métal pétrificateurs, c’est-à-dire des pensées ahrimanisées, s’élève la tête ailée de Jasper, symbole vécu intérieurement d’une nouvelle aptitude. Par le biais d’une métamorphose, l’humanité pourra ainsi libérer le penser de l’emprise du cerveau physique en s’appuyant désormais sur l’organe éthérique, lequel n’est plus coupé des forces de vie. En déployant, par le truchement du dessin, ses forces plastiques jusque dans sa conscience, le dessinateur Philippe Caza s’est ainsi ouvert à un contenu spirituel qui a pu ainsi pénétrer son œuvre. Par ces images, il a caractérisé la genèse, la nécessité et le destin futur de la faculté imaginative. On sera ainsi attentif à la prodigieuse inventivité qui se déploie dans les formes des personnages et des créatures imaginaires dessinées par Philippe Caza : cette luxuriante créativité qui se déploie ainsi pour exprimer un sens perçu intuitivement est précisément la manifestation d’une pensée artiste qui se libère de la cérébralité et s’imprègne de la dynamique des forces du monde éthérique. Il est d’une grande importance que ceux dont l’intérêt pour ce qui se joue à notre époque a pu être éveillé et stimulé par la connaissance de l’anthroposophie soient attentifs et bienveillants à l’égard de telles productions. Car lorsque l’esprit prend pour nourriture une œuvre produite par des facultés saines allant dans le sens de l’évolution, il est naturellement incité à éveiller plus tard de la même manière les siennes.

NOTES :

1) Rudolf Steiner, Aux sources de la pensée imaginative, Éd. Novalis, Montesson, 2002.

2) Gandahar, adaptation de René Laloux, dessins originaux de Philippe Caza, coproduction Col-ima-Son/FILMS A2 en association avec REVCOM TELEVISION.

3) Jean-Pierre Andrevon, Les hommes-machines contre Gandahar, Éd. Denoël.

4) Rudolf Steiner,Chronique de l’Akasha, É.A.R., Genève, 1980.

5) Il ne s’agissait bien sûr pas de manipulations génétiques au sens actuel du terme, mais d’interventions sur la structure éthérique des êtres de la nature.

6) Rudolf Steiner, Les lignes directrices de l’anthroposophie, Le Mystère de Michaël, Éditions Novalis, Montesson, 1998.

7) Voir Esprit du Temps n°43, automne 2002, p. 9-10, conférence de Rudolf Steiner faite à Berlin le 2 mars 1915, GA 157, pp. 157-180, traduite par Geneviève Bideau.

Contrat Creative Commons
Gandahar et le développement de la pensée imaginative by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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