Publié par : gperra | 29 décembre 2010

Analyse cinéphilosophique d’Avatar

À première vue, le le film avatar présente un scénario des plus classiques, un remake SF en 3D de Danse avec les loups, c’est-à-dire l’histoire de l’intégration d’un homme civilisé aux moeurs d’une culture indigène encore dans un rapport étroit avec la Nature. Pourtant, il semblerait que ce film joue sur des symboles plus complexes combinant des thèmes aussi éloignés les uns des autres que celui de la réincarnation et de l’addiction aux jeux vidéos.

La Réincarnation suggérée

Le thème de la réincarnation est suggérée par toute une série d’images, mais jamais nommée en tant que tel au cours de l’histoire, sinon à travers le titre du film et le nom donné à ces corps artificiels qu’ont commande à distance. Mais qui sait encore aujourd’hui que l’ « avatar » désigne, dans la doctrine hindouiste, l’enveloppe charnelle dans laquelle un esprit vient effectuer un passage sur la Terre ?

Nous pouvons pourtant reconnaître l’idée de réincarnation lorsque nous comprenons la logique de la succession de certaines images du film. Tout d’abord, cette image saisissante où nous voyons le principal protagoniste du film, Jacques Sully, assister à la crémation de son frère jumeau. Sans l’explication orale qui accompagne cette scène, nous aurions facilement l’impression que Jack Sully est un fantôme venu assister à ses propres funérailles. Et c’est bien ce que l’image veut selon moi suggérer à notre inconscient. Ensuite, vient l’image du réveil de Jack dans le vaste vaisseau interplanétaire : il est allongé dans un caisson dont la disposition au milieu d’autres fait étrangement penser aux containers d’une morgue. Son corps flottant en apesanteur dans un décors d’une blancheur éclatante pourrait évoquer le moment où l’âme désincarnée s’éveille à son existence post-mortem, enveloppée de cette étrange lumière que les victimes de mort imminente nous disent avoir perçue « au bout du tunnel ». Jacques Sully est donc probablement une âme flottant entre deux mondes. Remarquons à ce sujet que l’interface par laquelle il se connecte à son avatar ressemble étonnamment à un cercueil.

C’est alors qu’il se met en contact avec son avatar, qu’il va peu à peu apprendre à manipuler. Or là aussi, la symbolique des images est évocatrice d’un lien à l’idée de réincarnation. Plus exactement, tout se passe comme si Jack Sully vivait, à travers ce corps de substitution, toutes les étapes qui vont de l’enfant à l’âge adulte, en passant par l’adolescence. Nous voyons tout d’abord l’avatar flotter tel un foetus dans un caisson rempli de liquide amniotique ; lors du premier transfert mental, l’univers médical autour du réveil de l’avatar évoque étrangement celui d’une salle d’accouchement ; lorsque l’avatar sort précipitamment dehors, il a des gestes qui suggèrent le plaisir du nourrisson à entrer en contact tactile avec ce qui l’entoure, comme de faire glisser ses orteils dans la terre, ou d’éprouver sa force, semblable aux enfants qui courent à perdre haleine ; quand il est perdu dans la forêt de cette planète étrangère et secourue par la belle autochtone, celle-ci loue son courage tout en blâmant son inexpérience : « tu es comme un enfant ! » ; lors de son initiation aux modes de vie indigènes, il fait tout d’abord une sorte d’apprentissage de la maîtrise de son corps, puis traverse ce qui est sans doute un éveil symbolique à sa puberté dans le domptage d’un « ircane » qui lui permet de s’envoler librement dans les airs ; lorsqu’il est admis en tant que membre à part entière du clan, conformément à la logique initiatique traditionnelle, il devient un adulte ; enfin, cette initiation s’achève par la maîtrise du Turuk Makto, c’est-à-dire de la puissance – symboliquement représenté par un ircane gigantesque – qui permet de devenir chef. En bref, nous sommes invités à suivre sous forme de parcours symbolique le devenir accéléré d’un être humain de l’état de nourrisson à celui d’adulte responsable. Ce nouveau corps est donc bien plus qu’un véhicule : il offre à Jack Sully une nouvelle vie, une ré-incarnation.

Adolescence et addiction

Une autre thématique suggérée dans le film est celle de l’addiction adolescente aux jeux vidéo, mais dans une optique de valorisation feutrée plutôt que de condamnation de cette dernière. En effet, le comportement de Jacques Sully à l’égard de son avatar est exactement comparable à celui d’un adolescent qui ne parvient plus à décrocher de son personnage virtuel, et qui finirait par se perdre dans le monde artificiel où il évolue. La scène où la scientifique de l’expédition l’oblige à se nourrir n’évoque-t-elle pas les mères obligeants leurs progénitures à passer à table avant qu’ils ne remontent dans leurs chambres jouer encore et encore ? La différence est qu’ici l’addiction semble justifiée, puisque dès que Jack Sully tarde à revenir dans son avatar, les malheurs surviennent.

Cette valorisation de l’état d’adolescence me semble en outre repris par le comportement et la morphologie des indigènes bleus : ils sont souvent saisis d’émotions fortes, de velléités idéalistes contraires à tout réalisme pragmatique (comme de défendre leur « arbre–maison » avec des arcs et des flèches contre des vaisseaux spatiaux sur-équipés). Ils ont en outre des corps entièrement filiformes et évanescents. L’ensemble du film lui-même me semble d’ailleurs comme nimbé d’une « ambiance adolescente », nous procurant des sentiments exaltés dans les batailles, nous faisant passer de l’allégresse fusionnelle de l’appartenance au groupe (l’admission dans la tribu) à la profonde mélancolie du sentiment d’exclusion. Cette adolescence s’oppose de toutes ses forces à l’univers viril du musculeux capitaine qui conduit l’opération d’anéantissement des autochtones. À mon sens, il s’agit là d’une reprise du schéma psychanalytique de l’affrontement entre le fils et son père en vue d’accéder à la maturité sexuelle et à l’indépendance psychique.

Une polaire polarité Nature/Machine qui pose question

Pour sonder tous les ressorts symboliques du film, il nous faut encore examiner comment il se construit autour d’une polarité exacerbée entre deux mondes. Tout d’abord celui des humains, dominé par la grisaille de la machine et de l’ordinateur : un univers sombre où règne la logique de la soumission impersonnelle à l’autorité et le mercantilisme. De l’autre, un monde où les indigènes, dédaignant toute technologie, vivent dans une communion étroite avec une Nature où tous les êtres sont interconnectés les uns aux autres, où les âmes des ancêtres sont conservées dans une mémoire commune, un être de suprême sagesse nommé Eya.

En apparence, deux mondes diamétralement opposés… Et pourtant que d’étranges similitudes rapprochent. Ainsi, tandis que les hommes de la base spatiale prolongent leurs facultés corporelles dans des squelettes métalliques articulés qu’ils commandent de l’intérieur, les indigènes se connectent par leurs nerfs cervicaux aux animaux qui peuplent leur monde,et même à « l’arbre des âmes ». Tandis que les hommes prolongent leur corps dans la machine, les indigènes le font dans la chair chargée d’émotion des animaux extraterrestres qu’ils côtoient. En outre, tandis que les hommes vivent dans un univers dominé par une froide informatique qui enregistre les données, les indigènes vivent dans une forêt où chaque être vivant est relié à tous les autres par un vaste réseau nerveux/spirituel conservant la mémoire des disparus comme on conserve des données sur un CD-ROM. Le parallèle est signifié jusque dans les noms utilisés : les indigènes chevauchent des sortes de dragons qu’ils nomment « ircanes », tandis que le vaisseau du capitaine est appelé « Papa-Dragon ».

En fait, tout se passe comme si le monde des indigènes se présentait vis-à-vis de celui des hommes comme un objectif idéal à atteindre plutôt que comme un rival opposé. Comme si le film voulait nous suggérer que le but ultime de l’univers informatique était de parvenir à une sorte d’interconnexion tellement intime qu’elle en deviendrait « spirituelle », à l’image de la connexion des indigènes à cette grande et mystérieuse base de données animiques qu’ils nomment Eya.

Une forêt aquatique et une faune reptilienne

C’est étrange forêt extraterrestre mérite également être analysé en détail. En effet, si elle peut paraître merveilleuse au premier abord, on s’apercevra que cela tient au fait qu’elle conjugue de nombreux éléments empruntés à l’univers des profondeurs aquatiques. En effet, les plantes ont de nombreuses caractéristiques des algues et des anémones. Dans l’air flottent des graines de l’Arbre sacré qui ressemblent à s’y méprendre à des méduses. La faible gravitation rappelle celle des milieux sous-marins. La peau des indigène évoque l’eau.

En revanche, la faune est un mélange de notre univers des mammifères terrestres et celui des animaux à sang-froid comme les lézards ou les poissons. Ainsi apparaît une sorte de rhinocéros–requin et des « ircanes » qui mélange l’oiseau et l’iguane. De manière générale, cette faune carnassière d’animaux à la peau presque « écorchée » fait contraste par sa violente bestialité avec la douceur aquatique de la flore qui nous berce de son enchantement.

Un tiers-mondisme animalier

Enfin, c’est dans la composition des corps des indigènes que les graphistes du film se sont sans doute montrés les plus subtiles : ceux-ci conjuguent en effet plusieurs caractéristiques animalières à des traits ethniques. En effet, ces corps ont quelque chose de félins au niveau du nez, de simiesques par la queue et de reptiliens par la peau. Mais si l’on observe aussi certains traits de visage, on remarquera des particularités africaines (les lèvres et les cou), indiennes et d’Amérique du Sud. L’ensemble est suffisamment bien dosé pour composer un ensemble harmonieux, quoique certains traits vont prédominer dans tel ou tel personnage.

Il semblerait que le film et voulut ainsi associer l’affection animalière des spectateurs à l’idéal tiers-mondiste. Nous sommes invités à nous prendre d’affection pour ces indigènes comme on le ferait d’espèces en voie d’extinction. Il procède également ainsi selon moi pour permettre aux ethnies dominées par les blancs de l’hémisphère Nord de se reconnaître dans cette révolte menée par les indigènes extraterrestres contre l’oppression venue de la Terre pour piller leur minerai, reproduisant une situation d’exploitation capitaliste coloniale comme il en existe de nombreuses aujourd’hui à travers le monde. Cette volonté de syncrétisme est également présente sur le plan spirituel, comme lorsque nous voyons les indigènes psalmodier leurs incantations autour de l’ « Arbre des âmes » avec des accents qui évoquent à la fois les mantras et les gospels.

Conclusion

Par son enchevêtrement complexe de symboles, Avatar me semble être un film cherchant à rassembler dans une sorte de pot-pourri de nombreuses thématiques et revendications brûlantes du monde d’aujourd’hui, comme le tiers-mondisme, la sauvegarde de la Mère- Nature, l’apologie de l’état adolescent propre à notre modernité occidentale, l’engouement pour les mondes virtuels de l’informatique, l’aspiration à une nouvelle approche spiritualiste incarnée par le New-Age ou le Réenchantement du monde. Ce faisant, il les réduits cependant à l’état d’icônes permettant tout juste l’identification à des causes dont on a oublié le sens, mais dont le ralliement à leurs signes permet de se constituer à bon compte une identité moderne branchée.

Plus problématique encore me semble cette évocation discrète mais très prégnante de la réincarnation, semblant suggérer aux âmes désincarnées qu’un retour rapide sur la Terre est – ou sera – désormais possible grâce au perfectionnement de ces corps numériques évoluant dans les univers virtuels de notre informatique, pour y vivre des existences se prolongeant dans d’éternelles adolescences, magnifiées par le fait de donner l’impression de défendre nobles idéaux tout en se divertissant.

Contrat Creative Commons
Analyse cinéphilosophique d’Avatar by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :