Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Tolkien et l’énigme du miroir de Galadriel

À mesure que l’on relit une œuvre comme le Seigneur des Anneaux, on acquiert la conviction que les chapitres constituant le premier tome — plus précisément, pour ceux qui l’ont lu, jusqu’au départ de la Lorien des neufs marcheurs — relatent de façon imagée les étapes d’un parcours initiatique. La rencontre avec la reine Galadriel se présente comme l’aboutissement de ce chemin mystique. Une telle idée ne se forme pas tant par le biais du décryptage des images du livre que par le ressenti de l’ambiance de chaque chapitre et de la progression jusqu’à cet événement déterminant pour les protagonistes. Ensuite, l’aventure se poursuit, mais aucune expérience d’une semblable envergure ne se produit plus. Comme si nous avions atteint une sorte de point culminant dont il nous faudrait à présent redescendre. Quel est donc ce voyage initiatique auquel nous convie l’œuvre de Tolkien ? Que tente-t-il de nous faire découvrir ?

Nous voudrions montrer, à travers cette étude, que le secret de ce qui a été récemment intitulé « le livre du siècle » est lourd de signification occulte : en comprenant à quelle sorte d’expériences le lecteur est invité, il semble que nous soyons entraînés au cœur d’une tentation consistant à magnifier les impressions sensorielles, de telle façon que celles-ci prennent l’allure de perceptions spirituelles, provocant une confusion qui fait de l’homme un instrument des puissances lucifériennes…

L’image du miroir et l’âme humaine

Quel secret s’est donc révélé à ce point tournant du livre où la Compagnie de l’anneau pénètre les frontières de la Lorien et rencontre la belle Galadriel ? Il tient tout entier dans l’image qui nous est présentée avec le miroir elfique de la reine des Galadhrim. Frodon est en effet invité à regarder dans les eaux d’une coupe où se reflètent des événements passés, présents et à venir, certains réels, d’autres fictifs :

« Par un long escalier, la dame descendit dans un profond creux vert, dans lequel coulait en murmurant le ruisseau d’argent issu de la source d’une colline. Au fond, sur un socle bas sculpté en forme d’arbre rameux, se trouvait une vasque d’argent, large et peu profonde, et à côté une aiguière de même métal. Galadriel emplit la vasque jusqu’au bord de l’eau du ruisseau et souffla dessus, et quand l’eau eut retrouvé son immobilité, elle parla :

Voici le Miroir de Galadriel, dit-elle. (…) Ce que vous verrez si vous laissez au Miroir sa liberté d’action, je ne saurais vous le dire. Car il montre des choses qui furent, des choses qui sont et des choses qui pourront encore être. Mais lesquelles il voit, même le plus sage ne peut toujours le déterminer. Désirez-vous regarder1 ? »

On peut comprendre à quoi renvoie cette image si l’on s’aperçoit qu’elle incarne le pouvoir réfléchissant de l’âme. Dans l’âme se reflète en effet toutes sortes de choses : ce que nos sens ont contemplé, ce que nous avons ressenti, pressenti ou imaginé. Ce miroir réfléchit tout ce qui se produit dans le théâtre de notre intimité. Dans un précédent article, nous avions pu montrer à partir de quelle pratique méditative le Seigneur des Anneaux a été écrit : une écoute profonde, par l’auteur, de son intériorité lorsque celle-ci s’adonnait à l’observation sensible de la nature2. L ‘image du miroir est le symbole-même de ce processus : il s’agit de rendre l’âme transparente, afin que s’y reflète des impressions de toutes sortes. Mais il faut pour cela renoncer à exercer tout contrôle : « il faut laisser au miroir sa liberté d’action », c’est-à-dire se mettre dans le même état de relâchement intérieur que savent produire les médiums lorsqu’ils laissent leurs intuitions les traverser. Ce n’est qu’en ayant cette signification à l’esprit que nous pouvons comprendre les étranges propos de Gandalf, quand Frodon guérit de la blessure qu’il a reçue après l’attaque des Cavaliers noirs :

« Gandalf approcha son fauteuil du lit et observa attentivement Frodon. La couleur était revenue au visage de celui-ci et ses yeux étaient limpides, pleinement éveillés et conscients. Il souriait et il semblait ne plus avoir grand chose d’anormal. Mais aux yeux du magicien, il y avait un léger changement, un soupçon comme de transparence en lui (…)

Mais il faut bien s’y attendre, se dit Gandalf. Il n’en a pas à moitié terminé (…) Il pourrait devenir comme un miroir empli de claire lumière pour les yeux capables de voir3. »

Un miroir où se reflèterait la claire lumière… Voici exactement l’image de l’homme, telle que la rêve Tolkien. L’âme doit devenir une sorte de surface réfléchissant les impressions sensibles et suprasensibles, renonçant dans ce dessein au contrôle et à la maîtrise des pensées.

La magie des elfes et le secret de l’écriture de Tolkien

Dans le Seigneur des Anneaux, cette image n’a cependant pas pour seule fonction de caractériser le chemin initiatique de Frodon. Elle rend également manifeste le procédé d’écriture de Tolkien, lequel s’est efforcé, tout au long de sa vie, de saisir des impressions que lui procurait la contemplation de la nature, se ménageant probablement pour cela de longs moments où il faisait le vide dans son esprit et laissait ce qui l’entourait le pénétrer, pour l’incorporer ensuite dans sa prose et sa poésie. Ce pouvoir de l’écriture est ainsi exprimé sous forme métaphorique dans le Seigneur des Anneaux, notamment lorsque les Elfes expliquent ce qu’ils entendent par magie :

« Les Elfes défirent alors les paquets de vêtements qu’ils avaient apportés et en distribuèrent à chaque membre de la Compagnie. (…) La couleur en était difficile à définir : ils semblaient gris, avec un reflet de crépuscule sous les arbres ; mais bougés ou placés dans une autre lumière, ils devenaient du vert des feuilles dans l’ombre, du brun des champs en friche la nuit ou de l’argent sombre de l’eau sous les étoiles. (…)

  • Sont-ce là des manteaux magiques ? demanda Pippin, les regardant avec étonnement.
  • Je ne sais pas ce que vous entendez par là, répondit le chef des Elfes. (…) Ce sont certainement des habits elfiques, si c’est ce que vous voulez dire. Feuille et branche, eau et pierre : ils ont la couleur et la beauté de toutes ces choses dans le crépuscule de la Lorien que nous aimons ; car nous mettons la pensée de ce que nous aimons dans tout ce que nous fabriquons4

La magie des Elfes consiste à faire entrer dans ce qu’ils confectionnent les impressions subtiles éprouvées en admirant la lumière grise du crépuscule ou le vert des sous-bois, etc. C’est exactement ce que faisait Tolkien lorsqu’il écrivait, ainsi que le montrera plus nettement l’exemple qui suit :

« Il débarrassa doucement Frodon de sa vieille veste et de sa tunique usée, et il eut un sursaut de surprise. (…) Le corselet d’argent miroitait devant ses yeux comme la lumière sur une mer ridée. Il le retira avec soin et le tint levé ; les gemmes scintillaient comme des étoiles, et le son des anneaux secoués ressemblait au tintement de la pluie dans une mare5. »

À quoi correspondent les multiples évocations qui accompagnent cette description, sinon à ce que nous pouvons recueillir en regardant l’astre du jour refléter sa lumière sur les eaux de la mer, le scintillement des étoiles et les sons d’une averse sur une étendue d’eau ? Tolkien a su fixer ces perceptions dans sa mémoire et confectionner à l’aide de son imagination une sorte d’enveloppe où elles ont pu persister : la cotte de maille elfique. Dans son écriture, Tolkien leur a ainsi donné une permanence qu’elles n’auraient pas au sein de la nature, où tout s’évanouit sans cesse pour passer d’un état à l’autre. Si nous cherchons avec attention, nous découvrirons que ce ne sont pas seulement les objets, mais également les personnages de ce roman qui ont pour fonction d’envelopper les contenus contemplatifs de l’auteur. Tous les personnages du Seigneur des Anneaux ont pour fondement des éléments de cette sorte : Glorfindel incarne la lumière radieuse de midi, Arwen l’éclat de l’étoile du soir, Elrond le bleu du crépuscule, Gandalf la noirceur et le rougeoiement du charbon ardent, etc6. Ainsi, par la création d’êtres imaginaires, Tolkien composait des réceptacles pour des impressions fugitives qui devenaient ainsi les âmes de ses personnages. C’est pourquoi ceux-ci semblent doués de vies propres, comme s’ils existaient spirituellement et n’étaient pas de l’ordre de la simple fiction littéraire. Car Tolkien a fait plus que d’inventer leurs caractères et de décrire leurs apparences  : il est allé prendre leurs essences au cœur du spectacle de la nature.

La faculté imaginative et les Esprits de l’air

Il existe un passage du Faust de Goethe qui peut nous permettre de mieux comprendre le mode d’écriture et de relation à la spiritualité de la nature qu’entretenait Tolkien. Il s’agit de la scène intitulée Faust et Wagner, où Faust se livre à une tentative de représentation imaginative de la nature. Tout d’abord, il observe le monde qui se déploie autour de lui dans la belle lumière du crépuscule :

« Regarde comme les toits entourés de verdure étincellent aux rayons du soleil couchant. Il se penche et s’éteint, le jour expire, mais il va porter autre part une nouvelle vie 7. »

Ce genre de visions est précisément de celles qui structurent toute l’œuvre de Tolkien, lequel semble avoir gorgé ses sens du spectacle que lui offraient les paysages. Mais cette expérience sensorielle est condamnée à s’évanouir, puisque la nuit va bientôt tomber. En effet, en elles-mêmes, ces expériences sont insatisfaisantes, puisque ce que nous livre nos sens est contraint de s’évanouir dans le flux sans cesse recommencé des événements. C’est pourquoi, afin de parvenir à atteindre quelque chose qui ait une valeur durable, Faust va s’engager dans une expérience nouvelle, consistant à reproduire, par le biais de son imagination, le paysage qui se dissout dans l’obscurité, passant ainsi d’une perception sensorielle à une perception imaginative, exécutant un exercice de peinture mentale de la nature :

« Oh ! que n’ai-je des ailes pour m’élever de la terre, et m’élancer après lui, dans une clarté éternelle ! Je verrais à travers le crépuscule tout un monde silencieux se dérouler à mes pieds, je verrais toutes les hauteurs s’enflammer, toutes les vallées s’obscurcir, et les vagues argentées des fleuves se dorer en s’écoulant. La montagne et tous ses défilés ne pourrait plus arrêter mon essor divin. Déjà la mer avec ses gouffres enflammés se dévoile à mes yeux surpris8. »

Si l’on observe attentivement, on s’aperçoit de la présence prédominante des reflets lumineux dans cette description : tout un vocabulaire de l’éclat, de la brillance, de la lumière réfléchie se déploie. Ces occurrences métaphoriques peuplent également l’écriture de Tolkien : les reflets d’argent d’un cours d’eau, l’éclat d’or du soleil, la brillance des astres, etc. Comme si l’expérience à laquelle Faust se livre dans cette scène était le type de pratique méditative auquel s’est adonné Tolkien pour écrire le Seigneur des anneaux. Cependant, cette expérience comporte d’importants dangers, comme l’avait bien compris Goethe et comme semble l’avoir ignoré Tolkien. En effet, à travers ce que vit ici son personnage, Goethe exprime un phénomène que ses expériences scientifiques lui avaient permis d’observer avec précision, à savoir que la faculté de reproduire mentalement des images tient à ce que la lumière est présente, au repos, dans l’œil lui-même :

«  Personne ne niera cette parenté directe de la lumière avec l’œil ; mais il est plus malaisé de se représenter les deux à la fois comme ne faisant qu’un. Cependant la chose devient plus compréhensible lorsqu’on affirme qu’en l’œil réside une lumière au repos, laquelle serait suscitée par le moindre stimulant venant de l’intérieur ou de l’extérieur. Nous pouvons, en y contraignant notre imagination, faire naître en nous les images les plus claires. Dans le rêve, les objets nous apparaissent tels qu’en plein jour. À l’état de veille, la moindre impression extérieure produite par la lumière nous est perceptible ; et même, lorsque l’organe subit un choc d’origine mécanique, la lumière et les couleurs y jaillissent9. »

Lorsque Faust met en activité son imagination pour continuer à percevoir le paysage, il stimule une lumière présente, au repos, dans l’organe oculaire. Il éveille la luminosité interne de l’œil. C’est la raison pour laquelle ce paysage mental se constitue exclusivement de reflets et d’impressions lumineuses. Cette expérience est donc paradoxale. En effet, que cherche celui qui contemple la nature, sinon l’élément spirituel éternel qui se manifeste à travers elle ? Mais ce qu’il rencontre en imaginant la nature, ce n’est pas l’Esprit qui l’anime, mais la reproduction de ses apparences sensibles dans son œil. L’entreprise est donc vouée, à terme, à l’échec, car elle repose sur une stimulation organique qui est par essence incapable de persister trop longtemps. Faust remarque d’ailleurs lui-même comment l’emprise du corps fait avorter sa tentative :

«  Cependant le Dieu commence enfin à s’éclipser ; mais un nouvel élan se réveille en mon âme, et je me hâte de m’abreuver encore de son éternelle lumière ; le jour est devant moi, derrière moi la nuit ; au dessus de ma tête le ciel, et les vagues à mes pieds. C’est un beau rêve tant qu’il dure ! Mais, hélas ! le corps n’a point d’ailes pour accompagner le vol rapide de l’esprit10 ! »

Faust se trouve donc, dans cette scène, placé devant un dilemme insurmontable : imaginer la nature s’effectue à l’aide de l’organisation corporelle de l’homme, tandis qu’il voudrait au contraire s’extirper par ce biais de la prison du corps pour pénétrer, comme l’indique le texte, dans la sphère de la lumière et de la vie qui se trouve derrière les manifestations sensibles. Il cherche à atteindre l’incorporel grâce à l’outil de son corps et, de ce fait, vit avec déchirement la dualité du corps et de l’esprit. C’est la raison pour laquelle il prononce certaines paroles, trop souvent détachées de leur contexte lorsqu’elles sont commentées :

« Deux âmes, hélas ! se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre : l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux11. »

Ces paroles signifient que l’exercice consistant à se représenter de façon imaginative la nature ouvre béante, dans la nature humaine, la faille qui sépare l’esprit du corps. Or celle-ci est précisément la faiblesse dont savent profiter certaines entités suprasensibles pour se glisser dans la psyché et la soumettre à son emprise. En effet, dans cette scène se trouve un passage où Faust invoque les Esprits de l’air, qui lui permettraient de prolonger le rêve lumineux qu’il est en train de vivre. Aussi, lorsque ceux-ci entrent en action, obéissant à Méphistophélès mais répondant à un désir de Faust, c’est à bon droit que le diable souligne l’aspect sensoriel de leur activité :

« Mon bon ami, tes sens vont profiter(…)

Ce que mes esprits vont chanter,

Les tableaux qu’ils vont t’apporter,

Ne sont pas vain jeu de magie :

Ils parlent à ton odorat ;

Même ton goût en jouira

Et ton âme en sera ravie.12! »

Ce sont des Esprits qui charment l’âme par leur action sur les sens, les berçant de sensations : caresses, frôlements, évanescences, etc. Le terme d’ « anges féminins » [à juste titre employé dans la traduction de Gérard de Nerval] est symptomatique. La stimulation sensuelle des Esprits de l’air est un érotisme travesti sous les allures de la piété :

« Robes légères,

Rubans flottants,

Couvrez les terres,

Les coins charmants

Où les amants,

L’âme ravie,

Font pour la vie

De doux serments

Sous les charmilles (…)13. »

Il n’est pas nécessaire d’aller plus avant dans l’étude de ce texte pour comprendre le mode d’action des Esprits de l’air : ceux-ci font passer l’excitation sensuelle presque imperceptible pour une sensation immatérielle, la rêverie érotique diffuse pour un mysticisme élevé. Leur intervention profite, tout en l’entretenant, d’une confusion entre le corps et l’esprit. Goethe voulait ainsi avertir que la représentation imaginative de la nature est soumise à un danger interne qui peut livrer l’homme à l’action d’entités dangereuses. C’est pourquoi l’auteur allemand avait renoncé à cette pratique et s’était engagé dans d’autres voies pour connaître la nature. Avec Tolkien en revanche, il semble que l’auteur ait réalisé le même exercice que Faust dans notre scène, mais qu’il l’ait poursuivi sans remarquer le risque spirituel qu’il courait. Car il faisait persister dans sa mémoire visuelle, puis dans son écriture, les magnifiques impressions sensorielles qu’il avait contemplées, les recréant en stimulant la lumière au repos dans ses yeux, mais ouvrant ainsi dans sa conscience une faille qui lui permettait d’être le jouet d’entités particulières. En pratiquant l’exercice de peinture mentale des paysages, Tolkien laissait en effet pénétrer dans sa conscience les serviteurs de Méphistophélès que sont les Esprits de l’air, lesquels se donnent pour tâche d’entretenir la confusion entre le sensible et le spirituel.

L’action des entités lucifériennes sur les impressions sensorielle s

Toutes ces caractéristiques de l’écriture de Tolkien nous conduisent ainsi à la considérer sous l’angle des indications que Rudolf Steiner a pu donner concernant l’action des entités lucifériennes sur les sens. En effet, dans Les dangers d’un occultisme matérialiste, Steiner a montré comment les puissances lucifériennes s’emparent de la substance sensorielle de l’homme :

«  Lucifer et Ahriman sont continuellement occupés à enchaîner la libre pensée de l’être humain et à lui faire miroiter toutes sortes de choses pour lui arracher ensuite ce qui a, un instant, miroité devant lui, et le faire disparaître (…). Lucifer s’en saisit aussitôt et tandis que ces gens croient atteindre quelque chose de l’éternité, ils contemplent en vérité, dans leurs visions, comment un morceau, un produit de leur propre âme leur est arraché (…)14. »

Dans ce passage, l’allusion au Faust est limpide pour qui connaît bien Goethe. Il s’agit d’une référence à une phrase du pacte conclu avec le diable en ces termes :

« Si je dis à l’instant qui passe :

Arrête-toi, tu es si beau,

Alors que ta chaîne m’enlace,

Alors que s’ouvre mon tombeau, (…)

Et que le temps pour moi s’anéantisse15. »

Faust sait que si le diable parvient un jour à faire en sorte qu’il accorde une valeur éternelle à ce qui n’est que la contemplation de la beauté de l’instant, il deviendra l’esclave des puissances adverses. Or c’est précisément ce qui se produit dans une certaine mesure dans le Seigneur des Anneaux, en raison de l’ambiguïté inévitable provoquée par l’exercice de représentation imaginative de la nature : nous sommes à chaque instant tentés de donner un caractère d’éternité aux impressions fugitives que Tolkien place dans son écriture. Car ce sont des impressions sensorielles déifiées. Ayant déposé toute pensée maîtrisée pour nous laisser affecter par ce que nous percevons, nous voudrions dire, à la lueur d’argent du ruisseau, à la brise du soir, aux ombres sur les feuillages : « arrêtez-vous, vous êtes si belles ! ». Nous rêvons de pouvoir figer le cours de leur devenir pour en jouir éternellement. Comme le précise pourtant Steiner, ces impressions ne sont pas la vérité mais un morceau de notre propre âme. Que se passe-t-il lorsque nous savourons, par exemple, la description du reflet brillant de la lune sur les eaux d’un lac et que monte de nos profondeurs inconscientes l’envie de contempler à jamais une telle splendeur ? Lucifer s’approche de nous pour nous ravir cette impression, détachant à son profit ce qui miroite ainsi dans notre conscience devenue jouisseuse. Nombreuses sont les extases qui nous saisissent aux détours de certaines descriptions du Seigneur des anneaux, souvent à notre insu. Par le procédé du miroir de Galadriel, c’est-à-dire d’une démarche occulte consistant à figer les impressions sensibles qui se reflètent dans l’âme, comme des papillons tués et punaisés dans une collection intérieure, des merveilles de la nature devenaient le butin de Lucifer.

Galadriel et Lucifer

Au regard de ce qui précède, le moment est donc venu de nous demander de qui Tolkien recevait son inspiration. Qui lui a en effet permis de donner naissance a un livre comme le Seigneur des Anneaux ? Nous pouvons le découvrir si nous nous intéressons à l’être qui se cache derrière le personnage de la reine Galadriel. Observons la description du moment où la reine vient à la rencontre de la Communauté de l’Anneau à bord d’un navire en forme de cygne, chantant une chanson qui exalte à jamais le cœur de ceux qui l’ont entendu :

« Ils tournèrent un brusque coude de la rivière, et là, ils virent, descendant majestueusement vers eux, un cygne de grande taille. L’eau ondulait de part et d’autre de son poitrail blanc sous le col recourbé. Son bec brillait comme de l’or bruni et ses yeux étincelaient comme du jais serti de pierres jaunes ; ses immenses ailes blanches étaient à demi levées. Une musique l’accompagnait dans sa descente de la rivière ; et soudain ils s’aperçurent que c’était un navire construit et sculpté avec tout l’art elfique à l’image d’un oiseau. (…) Au milieu du vaisseau était assis Celeborn, et derrière lui se tenait Galadriel, grande et blanche ; un bandeau de fleurs d’or ceignait ses cheveux ; dans sa main, elle tenait une harpe, et elle chantait. Triste et doux était le son de sa voix dans l’air clair et frais (…)16. »

Il existe peu d’images précisément référencées dans le Seigneur des anneaux. Pourtant, on ne peut manquer d’être frappé par la similitude entre cette apparition et celle qui est décrite dans les Noces Chymiques de Christian Rose-Croix17 lors de la dernière étape du chemin d’initiation : l’image de la Sirène, incarnation des puissances luciférienne qui oeuvrent juste derrière le voile du monde sensible. Dans une autre étude18, il nous a été donné de montrer comment cette figure symbolique fut redessinée par Shakespeare dans sa pièce Antoine et Cléopâtre afin de rendre plus nette encore la silhouette du Tentateur lorsque celle-ci s’approche de l’âme afin de la séduire :

« La barque où elle était assise, comme un trône poli,

Brasillait sur l’eau, la poupe était d’or battu ;

Les voiles, de pourpre et si parfumées que les vents

Y venaient languir d’amour ; (…)

Mais elle, devant sa personne,

Toute description est misérable, elle était allongée

Sous sa tente de drap d’or, d’or tissu19.(…) »

Comparons les deux images et remarquons à quel point la Cléopâtre de Shakespeare, inspirée des Noces Chymiques, est proche de la Galadriel de Tolkien dans ce chapitre où elle fait son apparition sur les eaux du lac du Royaume caché. Sous les mêmes traits que le courant ésotérique chrétien occidental, mais de manière positive, Tolkien esquisse l’entité à laquelle les Roses-Croix devait apprendre à résister. Ce qui signifie que l’être spirituel auquel le parcours initiatique du Seigneur des anneaux conduit est d’une nature luciférienne. Derrière cette œuvre, qui a fasciné trois générations de lecteurs, se tient une puissance adverse d’une envergure impressionnante, source de son inspiration occulte. Qui est Galadriel ? Qui est cet être qui chante sur les eaux de la Lorien et soulève l’âme d’une indicible et profonde nostalgie qui ne quittera plus le lecteur une fois le livre refermé ? Pour le savoir, il peut être instructif de comparer plus avant l’impression produite par les vers de Shakespeare décrivant l’arrivée de Cléopâtre et la prose de Tolkien peignant celle de Galadriel. Dans le premier cas, nous sommes en présence d’un être qui sait enflammer en nous le désir : l’or qui rutile sur les flancs du navire et la lumière qui brasille à sa poupe sont des incarnations sensibles du trouble qui est jeté dans le psychisme par la Sirène. En revanche, Galadriel apparaît avec pour corollaire la dominance de la couleur blanche, d’une lumière pure et éthérée qui semble libérée de l’emprise de ce monde. Ce n’est pas tant le désir qui nous relie aux sens qui s’exprime ici, mais la pure jouissance angélique du monde spirituel. Pourtant, l’un et l’autre sont liés, car c’est à partir de ce qui est soustrait à nos impressions sensibles que peut se construire le monde étincelant de Lucifer. Cet être enseigne en effet aux hommes qui prêtent l’oreille à ses suggestions comment se délecter du monde pour en emporter la substance la plus subtile hors de l’existence.

*

Par contraste, l’œuvre de Tolkien nous permet de mieux saisir l’une des affirmations, à première vue surprenante, de Goethe. Selon celui-ci, malgré toutes les évocations de la nature que l’on trouve, presque à chaque page de ses romans, de ses poèmes et de son théâtre, celles-ci n’auraient aucun rapport avec ce que l’on entend d’ordinaire par poésie :

« Je n’ai jamais observé la nature au nom de la poésie20. »

En effet, si l’on entend par ce terme la démarche consistant à rechercher des moments d’extase au contact du spectacle de la nature et non la découverte de vérités en ce qui la concerne, la poésie n’est pas autre chose qu’une conduite de jouissance qui livre la substance de nos sens à Lucifer. Certes, il faut être capable de s’émouvoir des merveilles du monde, mais il s’agit de savoir si ce sentiment exprime une vénération pour les mystères universels cachés derrière les apparences, ou s’il s’agit de la jouissance sensible des surfaces d’une réalité illusoire. Tout dans le Seigneur des Anneaux semble véhiculer ce message : il nous faut quitter le monde pour trouver les rivages de terres spirituelles où nous pourrons édifier un royaume de plénitude et de sagesse sentimentale égoïste. Quelque chose en nous doit suivre l’exil des Elfes vers le Royaume Béni de Valinor. Au fond, ce que veut cette puissance qui s’est exprimée en inspirant Tolkien consiste à inciter l’homme à délaisser la Terre afin qu’il rejoigne le royaume de lumière de l’ange révolté. Quoique son intention ait probablement été de lutter contre les dommages que la civilisation industrielle infligeait à notre cadre de vie, en cristallisant spirituellement ses impressions sensibles, cet auteur a contribué à ce que le monde soit un peu plus vidé de sa substance et privé de sa beauté. Il a enrichi le monde de Lucifer de ce qu’il a dérobé à la nature.

1 J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, page 395.

2 Grégoire Perra, Esprit du temps n°44, Hiver 2002, Tolkien et la jouissance de la nature.

3 J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, pages 249 et 250.

4 J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, pages 406 et 407.

5 J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, page 404.

6 On lira ainsi avec attention le chapitre premier du deuxième livre où certains personnages sont présentés au lecteur de manière particulièrement éloquente . J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, page 253.

7 Goethe, Faust, traduction de Gérard de Nerval, Tours, GF Flammarion, 1964, page 63

8 Opus cité page 64

9 Goethe , Traité des Couleurs , Editions Triades, 1990, page 81.

10 Goethe, Faust, traduction de Gérard de Nerval, Tours, GF Flammarion, 1964, page 64

11 Goethe, Faust, traduction de Gérard de Nerval, Tours, GF Flammarion, 1964, page 64

12 Opus cité page 70

13 Opus cité page 71

14 Rudolf Steiner, Les dangers d’un occultisme matérialiste, Éditions Triades, Paris, 2002, page 103.

«  Lucifer et Ahriman sont sans cesse occupés à enchaîner la volonté libre de l’homme et à lui présenter le leurre de toutes sortes de choses pour lui arracher ensuite ces leurres et les faire disparaître dans la 8e sphère. (…) Alors Lucifer les subtilise aussitôt et, tandis que les hommes croient alors atteindre quelque chose de l’immortalité, ils contemplent seulement dans leurs visions comment un morceau ou un produit de leur âme est arraché et préparé pour la 8e sphère. (…) Et là, Goethe, même s’il a mêlé Lucifer et Ahriman, a malgré tout bien décrit comment une âme est arrachée à Méphistophélès-Ahriman! Car si Lucifer et Ahriman pouvaient un jour réussir à gagner une âme tout entière pour eux tout seuls, à happer et à emporter une âme tout entière, ce serait la plus forte des proies; car par là une âme de ce genre disparaîtrait en entrant pour l’évolution terrestre dans la 8e sphère. » (traduction différente de Geneviève Bideau).

15 Goethe, Faust, Éditions Aubier, 1980, page 79.

16 J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, pages 406 et 407.

17 J.V. Andreae, Les noces chymiques de Christian Rose-Croix 1459, Étude et commentaires de Rudolf Steiner, É.A.R., Suisse, 1980, pages 136 et 137.

18 Grégoire Perra, Esprit du temps n°42, Été 2002, Shakespeare et le mystère des Sirènes.

19Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, acte II scène 2, traduction de Henri Thomas, Éditions Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 88 à 91.

20 Goethe, Maximes et pensées, Editions André Silvaire, 1992, page 88 :

« Je n’ai jamais observé la nature au nom de la poésie. Mais parce que, jeune, je dessinais des paysages et que plus tard j’ai fait des recherches scientifiques, je me suis trouvé poussé vers une observation exacte et constante des objets naturels ; c’est ainsi que j’ai appris à connaître la nature par cœur jusqu’en ses moindres détails. C’est pourquoi ce dont j’ai besoin en tant que poète s’offre à moi ; c’est pourquoi aussi je manque difficilement à la vérité. »

Contrat Creative Commons
Tolkien et l’énigme du miroir de Galadriel by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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