Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Signes de Night Shyamalan

« C’est l’œuvre d’un maître ! », telle est l’impression qui peut s’imposer aux esprits de ceux qui auront vu le dernier film de Night Shyamalan, Signes1, et qui se seront peut-être déjà fait cette remarque à l’occasion de ses deux premiers films grand public : Incassable et le fameux Sixième sens. En effet, cette dernière production cinématographique laisse rêveur quant à la virtuosité et la finesse artistiques avec lesquelles est traité un thème majeur de l’existence humaine : le sens que nous pouvons ou non accorder aux coïncidences. Ainsi, dans le cadre d’un scénario bien construit, Shyamalan montre comment nous devrions à croire les différents signes que la vie nous présente au lieu de nous refuser à les voir. Ces signes ne sont pas seulement pour lui les heureuses coïncidences, les prémonitions ou les rêves, mais également tout ce que nous sommes dans notre incarnation terrestre, jusqu’à ces faiblesses, ces infirmités injustes ou ces coups du sort dont nous ne comprenons pas le sens. Ainsi, Merryl a dû renoncer à une brillante carrière de football américain car il ne pouvait jamais s’empêcher de frapper la balle de toutes ses forces : c’est avec cette puissance de frappe seule que, le moment venu, il parviendra à terrasser l’extraterrestre qui menaçait ses proches. La petite Bo fait une névrose au sujet de l’eau qu’elle croit contaminée et laisse traîner partout des verres à moitié vides : ce sont ces récipients qui permettront de vaincre l’un des envahisseurs hydrophobes qui s’étaient introduits dans la maison. Le fils du pasteur est asthmatique : sa maladie lui sauvera la vie en maintenant ses poumons fermés lorsque l’ « alien » tentera de lui faire inhaler son poison mortel. Ainsi racontés, ces exemples peuvent prêter à sourire, mais il n’en demeure pas moins que ce film entraîne vers l’idée que notre vie, jusque dans ses malheurs et ses injustices, possède un sens parfois incompréhensible mais qui est voulu par les puissances bienveillantes qui gouvernent notre destinée.

Sur ce point, l’anthroposophie n’aurait rien à dire contre cette œuvre de Night Shyamalan, tant il est vrai qu’elle-même voudrait que nous considérions nos existences à la lumière de la puissance du karma. Cependant, c’est justement sur la question de notre rapport aux signes qu’une ligne de partage profonde se creuse entre elle et ce film. Alors que Shyamalan — et avec lui toute la tendance de la spiritualité New-Age, des arcanes du Tarot au Yi-King jusqu’à la Numérologie — nous incite à croire aux signes, le projet de l’anthroposophie consiste à nous apprendre à les lire. Comme le dit Steiner dans l’un de ses Dits de vérité :

« Sans l’esprit, le monde est

Pour l’homme tel un livre

Ecrit dans une langue

Qu’il ne peut pas lire,

Mais dont il sait

Que le contenu est déterminant pour la vie.

Et la science de l’esprit veut tendre

A l’art de lire (…)2.»

Certes, la différence n’est pas évidente. Tous les courants que nous avons cités précédemment se proposent aussi de donner des clefs de compréhension pour les signes de l’existence. Mais il s’agit toujours d’interpréter et non de faire ce que Steiner appelle ici l’art de lire. Lire les signes de la vie, c’est pénétrer la substance même de ce qui se présente à nos sens afin d’y saisir l’Esprit, si bien que le monde apparaît peu à peu à ceux qui s’avance dans cette voie comme une unité insécable du sensible et du spirituel. La lecture anthroposophique conduit à un monisme — une unité du monde — au sens ou Steiner le définit dans la Philosophie de la Liberté3. L’interprétation fait quant à elle le contraire. Elle maintient et intensifie la rupture entre le sensible et le spirituel, si bien que nous ne pénétrons ce dernier que dans des états seconds comme les rêves ou les phases terminales, à l’image de la femme du pasteur, dans Signes, devenant médium au moment de trépasser.

Certes, il ne faut pas complètement repousser l’attitude de la croyance aux signes : comme le disait Goethe lui-même, « la superstition est le legs des esprits amis du progrès », ce qui signifie qu’elle a constitué longtemps et sans doute pour quelques temps encore une école destinée à nous faire prendre au sérieux les différents événements de notre existence, que notre paresse nous ferait trop facilement considérer comme des hasards. En effet, comment l’enfant apprendrait-il à lire sans une certaine confiance préalable que ce qui est écrit — et auquel il ne comprend tout d’abord rien — prendra sens pour lui un jour ? Mais l’attitude superstitieuse qui se maintiendrait comme telle ferait de l’homme un être semblable à un enfant tenant ouvert devant lui un livre sans vouloir faire les pénibles efforts mentaux pour apprendre l’alphabet. Il ne lui resterait plus qu’à attendre passivement les révélations d’un esprit sachant faire ce qu’il ignore, comme un clairvoyant. Ou de reconnaître les mots sans pour autant savoir les lire, comme peuvent le faire certains enfants pour donner le change à la maîtresse…

Pourtant, il est possible à l’homme d’appendre à lire par lui-même le monde, même s’il n’est probablement pas plus avancé encore qu’un enfant en bas âge à qui on aurait mis entre les mains l’Iliade et l’Odyssée. Car contrairement à ce qu’affirme Night Shyamalan dans son film, l’univers n’est pas peuplé de signes mais de symboles :

« Tout ce qui passe n’est que symbole » écrit Goethe dans la dernière scène du Faust4. Si tout ce qui passe n’était que signes, nous devrions enseigner à notre conscience de quitter ce monde par tous les moyens à sa disposition afin de chercher une signification qui se trouverait ailleurs. « La vérité est ailleurs ! », n’a cessé de marteler une autre œuvre télévisuelle remarquable et très populaire des dernières années, surfant également sur la vague New-Age : la série des X-Files5. Mais la vérité n’est pas ailleurs, elle est présente au sein même du monde qui se dévoile à nos sens ! Elle habite chaque être que nous voyons et qui peut à ce titre être appelé un symbole. L’oeuvre de Night Shyamalan doit donc nous inciter à mettre le doigt sur une spécificité de l’anthroposophie qui la distingue radicalement des autres courants spirituels contemporains avec lesquels certains voudraient la confondre ou l’accoupler.

NOTES :

1)Signes, Scénario de M. Night Shyamalan ; Studio/Distributeur : Buena Vista Pictures ; Durée : 1h47, sortie France : 16/10/2002, sortie USA : 02/08/2002, Réalisé par : M. Night Shyamalan ; Avec: Mel Gibson, Joaquin Phoenix, Rory Culkin, Abigail Breslin, Patricia Kalember.

2) Dits de Vérité, traduction de Geneviève Bideau, non traduit.

3) Rudolf Steiner, La Philosophie de la Liberté, Éditions Novalis.

4) Goethe, Faust, collection bilingue, Éditions Aubier, 1980, page 258.

5) The X-files saison 1, Sortie France : 1993, Genre : Série TV, Editeur : Twentieth Century Fox ; Avec : David Duchovny et Gillian Anderson.

Contrat Creative Commons
Signes de Night Shyamalan by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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