Publié par : gperra | 28 décembre 2010

La racine philosophique de l’Anthroposophie et le retour des Sorciers

La racine philosophique de l’Anthroposophie et le retour des Sorciers

 

Le dernier épisode des aventures du petit sorcier qui porte une marque sur le front est donc sorti en librairie cette année, narrant l’affrontement final de Harry Potter contre Lord Voldemort, le seigneur des ténèbres. Ainsi prends fin le récit d’une saga qui aura tenu le monde entier en haleine pendant une bonne décennie, tant le succès des livres de J. K. Rowlings a été important. Il faudrait être bien superficiel pour ne pas se rendre compte qu’un tel succès (300 millions d’exemplaires vendus !) ne peut s’expliquer que parce que cette oeuvre a su toucher en profondeur quelque chose de notre monde actuel. Quelque chose dans lequel nos contemporains ont su se reconnaître… En effet, quelle est la trame des Harry Potter ? Ces romans brossent le portrait d’un monde où les sorciers et les magiciens cohabitent avec les hommes ordinaires ignorant tout de leur existence. Les sorciers constituent ainsi une sorte de société à part d’êtres doués de pouvoirs magiques, coexistant tant bien que mal avec le reste de la population qui en est dépourvue… tant qu’ils ne se font pas trop remarquer de celle-ci. Ainsi seules certaines hautes instances officielles sont averties de leur existence. Un Ministère de la magie est même conçu pour coordonner la vie de ces deux mondes si différents. Dans des familles où l’on pratique la magie depuis des générations, les aptitudes particulières des sorciers qui y naissent recevront un accueil favorable ainsi que les moyens d’un épanouissement harmonieux. Il existe à cet effet une école où la magie sera enseignée, pratiquée et encadrée (Poudlard). Tandis que les autres sorciers — qui naissent dans des familles n’ayant pas la moindre notion du surnaturel ou du paranormal, ne ressentant que méfiance et crainte face à des dons qui se manifestent de manière incontrôlée — ne pourront grandir sans ressentir l’hostilité de leurs proches et la solitude de leur condition.

Si l’on observe avec un peu d’attention la vie culturelle populaire de ces dernières années, on s’apercevra que le genre de situation décrite par les romans de Rowlings est une sorte de lieu commun. En effet, que ce soit à travers la série « Heroes » ou les aventures des « X-mens », on ne cesse de décrire l’avènement d’une nouvelle humanité dotée de certains pouvoirs surnaturels dont les premiers spécimens ne pourront que vivre avec difficulté, dans un premier temps, leur « anormalité », leur coexistence avec la majorité de la population qui ne possède pas de tels dons, ainsi que la maîtrise et l’orientation (vers le Bien ou le Mal) de leurs facultés. Aussi, force est de reconnaître que depuis une quinzaine d’année, l’humanité occidentale vit une situation analogue à celle qui nous est décrite de façon symbolique dans de telles œuvres : les âmes de nombreuses jeunes personnes sont à présent douées de capacités surnaturelles de perceptions des forces invisibles, voire de possibilités d’action à partir de ce dernier (ce que nous pouvons donc appeler de la magie).

Si l’on s’interroge sur les causes d’un tel phénomène, on pourra certes se l’expliquer par un changement de sensibilité dans les âmes qui décident de venir au monde actuellement, mais également par une profonde transformation culturelle survenue ces trente dernières années. En effet, le paranormal est devenu soudainement quelque chose de populaire. Les séries télévisées tout comme les romans de gare et même les journaux avec leurs horoscopes ont diffusé sur une large échelle quelques notions (certes rudimentaires) d’ésotérisme, qui jusqu’alors n’étaient partagées que par des cercles restreints. Le monde astral, l’influence des planètes et des étoiles, la réincarnation, la télépathie, sont ainsi devenues des notions relativement familières. On peut s’en tenir au regret de ce qu’un occultisme plus sérieux comme l’anthroposophie n’ait pas lui-aussi fait son chemin dans la culture de notre civilisation. Mais on peut aussi remarquer que les idées qu’une civilisation développe ne restent jamais à l’état de simples théories ou conceptions du monde ! Elles pénètrent l’âme et, ce faisant, modifient la sensibilité et la volonté des hommes. Aussi, je crois qu’il faut s’expliquer l’apparition soudaine de nombreux êtres humains porteurs de facultés paranormales et magiques par cette modification culturelle récente. La popularisation d’un certain ésotérisme a commencé d’éveiller des facultés latentes en l’homme et amorcé le retour des sorciers et des magiciens de l’occulte !

Où tout cela va-t-il à présent nous mener ? Comment vont pouvoir coexister ces deux types d’humanités (les « sorciers » et ceux qui sont « dépourvus de pouvoirs ») dans les temps à venir ? Et comment concevoir le rôle de l’anthroposophie dans un tel contexte ? Ce sont les questions auxquelles l’article qui va suivre voudrait apporter quelques éléments de réponse.

Le retour des sorciers et le « réenchantement du monde »

On doit à l’actuel courant de recherche universitaire du « réenchantement du monde1 » d’avoir cherché à penser clairement le mode d’appréhension du monde qui préside à l’éveil de cette nouvelle sensibilité pour les forces invisibles et les mystères de la nature, laquelle permet selon nous l’apparition des facultés magiques. Des chercheurs ont ainsi défini certains types de pensée, comme la « raison sensible » ou la « raison intuitive », qui voudraient se démarquer de la raison cartésienne et kantienne, c’est-à-dire du rationalisme matérialiste. On donne aujourd’hui le nom de « mytho-poétique » ou « symbolique » à ces modes de pensée. Ceux-ci consistent par exemple à opérer des sauts conceptuels pour tenter d’établir un rapport entre un grain de sable et un nuage, un arbre et un homme, etc., c’est-à-dire l’analogie. C’est par exemple le mode de pensée « mytho-poétique » qu’utilise le chaman lorsqu’il plisse les yeux face à un paysage afin de laisser se dessiner des figures constituées par les ombres, y décelant les signes des êtres élémentaires à l’œuvre dans la nature qu’il a devant les yeux…

Le parallèle entre Harry Potter et le « réenchantement du monde » a été opéré par l’un des penseurs de ce courant universitaire lui-même dans un récent article paru dans le Monde du vendredi 14 septembre 2007. Michel Maffesoli y écrit ainsi :

« (…) La sorcellerie se porte bien. Il s’agit là d’un indice, parmi bien d’autres, du « réenchantement du monde ». Voire d’une remagification de ce même monde. Le Seigneur des anneaux avait préparé le terrain. La profusion de films où l’enfer le dispute à la mise en scène de diverses forces des ténèbres montre que l’on ne se satisfait plus de la marche royale du Progrès. (…) Le succès de l’apprenti sorcier est là pour rappeler que, sur la longue durée, les sociétés ont besoin de mythes. (…) C’est tout ce qui fait de Harry Potter une figure emblématique de la postmodernité. (…) Sorcellerie, démonisme, chamanisme, paganisme latent : on pourrait multiplier à loisir la liste des nombreux phénomènes postmodernes que l’on peut stigmatiser, critiquer ou dénier, mais qui contaminent de plus en plus l’existence quotidienne2. »

Il est donc légitime de voir en Harry Potter la figure emblématique de cette nouvelle génération qui, ayant côtoyée un certain savoir ésotérique répandu dans la culture occidentale moderne, voit s’éveiller en elle de nouvelles facultés de perceptions du domaine de l’occulte, voire de pouvoirs magiques. On peut même en faire le héros d’une nouvelle humanité qui aspire à se libérer des chaînes du matérialisme théorique et pratique qui a triomphé dans les années cinquante et englué les existences dans des modes de vie petits bourgeois. Harry Potter peut ainsi légitimement représenter la lutte du spiritualisme contre le matérialisme dominant. Mais peut-on associer la pensée « mytho-poétique » et la démarche de connaissance anthroposophique du domaine de l’occulte, comme certains n’ont dernièrement pas hésité à le faire, pensant ainsi obtenir pour l’anthroposophie menacée et enclavée une sorte de reconnaissance universitaire salvatrice ?

S’il est vrai que le mode de pensées par analogies est loin d’être absent de la littérature anthroposophique, je crois qu’il ne représente en rien la spécificité du mode de pensée auquel Steiner invite dès ses premiers ouvrages comme la Philosophie de la liberté. Je crois même qu’il y aurait un risque à vouloir le confondre avec autre chose, quelle que soit la reconnaissance sociale et institutionnelle qu’on espèrerait d’une telle entreprise. Les lignes qui suivent visent à apporter un premier éclairage, nécessairement fragmentaire, sur cette question d’actualité en vue de chercher à saisir ce qu’est la pensée anthroposophique… Et ce qu’elle n’est pas ! En effet, il me semble très important de chercher à savoir clairement ce qu’est l’anthroposophie, sinon on risque de la confondre et de la perdre avec d’autres choses et dont elle peut paraître proche. Qu’est-ce qui est spécifiquement anthroposophique ? Il y a toujours eu des disciplines initiatiques et il y en a encore. Il y a plein d’ésotérismes de toutes sortes. Beaucoup d’entre eux disent des choses assez semblables, sur certains plans, à ce que dit l’anthroposophie. Alors que peut-on peut nommer comme étant unique, irréductible à rien d’autre, dans ce qu’on appelle anthroposophie ?

La racine philosophique de l’anthroposophie

J’ai longtemps cru, pour l’avoir reçu comme réponse lorsque je posais la question, que la spécificité de l’anthroposophie était la connaissance du monde spirituel. Mais cette réponse est complètement arrogante, car elle sous-entend que les autres ésotérismes ne possèderaient aucun élément de connaissance du monde occulte… Ce qui est faux. Les traditions occultes dont certains courants ésotériques sont porteurs contiennent en effet des connaissances. (Ce que l’on peut reprocher à un tel savoir occulte traditionnel, c’est son manque de scientificité, pas son efficacité.) Sa spécificité n’est pas non plus son alliance avec la pensée philosophique, car il existe de nombreux mouvements initiatiques qui ont su se conjuguer avec la philosophie, comme le platonisme, la théologie mystique du Moyen-Âge, etc. À mon sens, la spécificité de l’anthroposophie est d’avoir pour racine un courant particulier de la philosophie occidentale qui cherche à réaliser la saisie spirituelle des concepts. Il s’agit de la capacité à saisir par la pensée l’essence d’un concept dans ce que celui-ci contient de spirituel, c’est-à-dire de vivant, au-delà de sa saisie intellectuelle qui peut l’avoir précédé. Afin de mieux faire comprendre ce courant spécifique de la philosophie auquel se rattache et dans lequel se fonde l’anthroposophie, je vais essayer d’esquisser son histoire à travers quatre philosophes : Descartes, Leibniz, Hegel, Fichte. Il s’agira d’un survol synthétique tâchant d’aller à l’essentiel.

a) Descartes : des concepts purs vivent au fond de moi.

On connaît ou devrait tous connaître le fameux passage de cet auteur où il décrit son expérience du « cogito »3. Après avoir vu que toutes les formes de connaissances peuvent nous tromper, celle des sens, comme celle de l’imagination ou de la déduction, Descartes s’aperçoit qu’il existe une réalité qui résiste au doute, c’est le fait même que je pense. Il découvre et démontre l’existence ontologique du moi en tant que réalité pensante. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’ensuite Descartes poursuit son raisonnement en se demandant s’il existe une autre réalité que le moi dont il pourrait avoir la même sorte de certitude. Il se rend alors compte qu’il existe dans sa pensée certaines idées pures, c’est-à-dire dissociées de tous éléments sensibles, qui lui offrent le même caractère de certitude que le « je pense ». Il s’agit de ce qu’il appellera les « idées innées », par exemple la loi de la figure géométrique d’un triangle ou le concept de perfection. En effet, jamais je n’ai rien perçu dans le monde sensible de parfait, mais je peux percevoir dans le monde de ma propre pensée l’idée de perfection. Descartes fait ici une expérience extraordinaire, celle de l’existence du concept pur, qui a un contenu propre, indépendant de moi et du monde sensible, un peu comme une personnalité spirituelle. Ce que Descartes apporte de radicalement nouveau (qui n’existait pas dans l’exercice de contemplation spirituelle des Idées telle que la définissait par exemple Platon4), c’est le fait que les concepts sont accessibles à l’intérieur même du moi par un acte d’intuition, et non flottant quelque part dans un Ciel des Idées. Il y a co-substantialité des concepts et du moi5.

b) Leibniz : pour saisir un concept, je dois réaliser un acte d’écoute destiné à l’isoler de la mer des pensées où il est plongé.

Leibniz va poursuivre cette découverte de Descartes6 en se demandant comment on peut percevoir ces concepts, ces « idées innées » comme les appellent Descartes, qui sont en nous. Il le fait dans le fameux texte que tous les manuels de philosophie intitulent « les petites perceptions » et présentent comme une préfiguration de la découverte de l’inconscient freudien, alors qu’il s’agit en fait de tout autre chose. Leibniz utilise une métaphore. Il dit : quand je me tourne à l’intérieur du monde de mes propres pensées, c’est un peu comme si j’étais soudain face à la mer sur une plage. En effet, quelle immensité, quel tumulte je découvre dans ce monde de mes pensées ! Quel mélange toujours changeant de toutes sortes de choses ! Les images que j’ai perçues dans le monde sensible, les concepts qui y sont associés, etc. Mais si je concentre mon attention sur une seule de ces petites choses qui sont en moi et que j’essaie de l’isoler du reste au moment précis où elle manifeste ce qu’elle est, comme quelqu’un qui fermant les yeux sur une plage concentrerait toute son écoute sur une seule vague en effaçant tout le reste de sa conscience, alors je peux saisir une idée innée, un concept. Il s’agit d’un exercice extraordinairement difficile, car dans le monde de mes pensées tout se mélange, une idée en entraîne une autre et je peux vite me noyer ou me laisser emporter par le flot de mes idées. Il donne à ces « idées innées » le nom de monade, car il sent que, face à chaque concept, il est face à un être unique, une entité, quelque chose qui possède le caractère du moi.

c) Hegel : saisir un concept est une expérience de vie qui traverse l’homme tout entier.

Ce philosophe fait un pas de plus. Il distingue deux choses : la saisie intellectuelle du concept et la saisie spirituelle de ce dernier. La saisie intellectuelle d’un concept se fait par l’entendement et a quelque chose de mort car l’entendement dissocie, dissèque, analyse, c’est-à-dire qu’il sépare les choses entre elles, comme avec un cadavre qui se décompose. Mais l’entendement est nécessaire, sinon on ne pourrait jamais apprendre à isoler un concept d’un autre et tout resterait mélangé. Cependant, une fois qu’on a fait cet acte d’isolement, on peut alors opérer la saisie spirituelle du concept, c’est-à-dire utiliser maintenant ce que Hegel appelle la raison pour saisir la vie intérieure du concept. C’est un acte d’intuition, de percée jusqu’à l’essence de cet être. On découvre alors comment ce concept est relié de manière vivante à tous les autres concepts. C’est alors comme si notre esprit ressentait le jaillissement d’une source ou le ruissellement d’une cascade7.Il faudrait donc apprendre à distinguer la catégorie de ceux qui croient pratiquer la saisie spirituelle du concept alors qu’ils en sont encore au stade de sa saisie intellectuelle et ceux qui pratiquent vraiment la saisie spirituelle des concepts. Le fait que nombre d’anthroposophes en soient resté à l’exercice de la saisie intellectuelle a pu produire une espèce d’érudition ésotérique sophistiquée qui a permis à un journaliste du Monde, il y a quelques années, de qualifier gentiment la société anthroposophique de « vieux club de philosophie ». Ce mode de pensée porte en effet en lui la tendance à générer un milieu intellectuel rigide, vieillot, sec, prétentieux, mité par toutes sortes de tics de langage et d’expressions toutes faites, etc. Au contraire, la saisie spirituelle du concept est un acte de vie et d’humilité.

d) Fichte : La saisie spirituelle d’un concept est l’acte du moi qui se pose lui-même.

Ce penseur très original du courant idéaliste allemand vient à mon sens porter à son plus haut point ce courant philosophique que j’ai appelé « la saisie spirituelle du concept ». En effet, il réalise cette saisie sur un concept très particulier qui est le « moi8 ». Il fait alors l’expérience que dans son essence, ce concept repose sur lui-même, car il se produit lui-même à partir de lui-même. Il se recrée lui-même à chaque instant. Ce qui est valable pour le concept « moi » est en fait valable pour tous les autres concepts. Ainsi au sein de tout concept, dans son intimité la plus absolue, il existe une sorte d’acte fondamental d’être ce qu’il est. Fichte appelle cela d’un mot strictement intraduisible qui est la « Tathandlung », ou l’acte de se poser soi-même. Autrement dit, si l’on saisit spirituellement un concept, on touche à quelque chose qui n’a plus aucun vêtement, qui est absolument nu dans son acte d’être ce qu’il est. Et le grand mystère de l’être humain, c’est que sa pensée peut percevoir cette intimité essentielle des concepts, ce cœur vivant de chaque être qui est son acte d’être. Par cet acte de la saisie spirituelle des concepts, nous pénétrons jusqu’au cœur des êtres et des choses, au sein même de leurs essences actives.

Le retour des sorciers et des magiciens de l’occulte

Dans la Philosophie de la Liberté Steiner nomme intuition conceptuelle cette saisie spirituelle des concepts. Il la décrit comme étant :

« la faculté intuitive de s’élever jusqu’à la substance idéelle de l’univers9. »

Demandons-nous à présent pourquoi l’anthroposophie repose sur ce courant spécifique de la saisie spirituelle du concept. À quoi cela lui sert-elle au juste ? Au cours de mon approche de 22 ans du monde anthroposophique, je dois dire que je n’ai rencontré qu’un nombre extrêmement limité de personne ayant compris cette spécificité de l’anthroposophie — ou l’ayant même remarqué — et cherchant à la cultiver. En effet, pour un nombre trop important de ceux qui approchent l’œuvre de Rudolf Steiner, celle-ci est un savoir sur le monde invisible dans lequel ils puisent, sans chercher à cultiver particulièrement ni un effort et une rigueur de la pensée intellectuelle, ni une saisie spirituelle des concepts. Or il existe parmi ces personnes un certain nombre d’entre elles qui ont des dispositions pour ressentir le spirituel et pour agir avec lui. Autrement dit des magiciens. Il faut bien se rendre compte que fréquenter l’anthroposophie, comme n’importe quelle discipline d’initiation contenant des vérités occultes, peut ne pas être sans effet et permettre de développer à la longue des formes de clairvoyance et même de magie. Le problème, c’est qu’on peut alors déployer des forces vraiment peu claires et assez dangereuses. J’ai pu voir comment s’est développé, chez certaines personnes nourries d’anthroposophie que j’ai rencontré, une incroyable suffisance mégalomaniaque, une capacité d’influence et de suggestion sur les autres par une espèce de charme magique, et même d’action sur le cours ces événements à leur avantage et pour servir leurs ambitions. Il est probable que si le milieu anthroposophique français et mondial fait honnêtement son histoire, il se rendrait compte qu’ont déjà agi en son sein toute une série de petits sorciers et sorcières, mages gris et noirs, faisant des dégâts humains considérables.

 Perspectives des prochains siècles

Dans son inconscient, l’homme moderne connaît les dangers inhérents à toute discipline initiatique. C’est entre autres pour cette raison qu’il en a peur. À juste titre, car ce qui peut se développer par la fréquentation de connaissances sur le monde invisible peut véritablement inquiéter. La société actuelle n’a aucune envie de voir se propager en son sein tout une série d’être capables de manipulations sur des petites et moyennes échelles. Si Steiner a autant insisté pour ancrer l’anthroposophie dans l’exercice de la saisie spirituelle des concepts10, c’est parce qu’il avait connaissance de ces dangers et qu’il avait compris que ce courant philosophique particulier (et presque incompris) est ce qui peut préserver, protéger une discipline initiatique de ces dérives. Car celui qui sait saisir les concepts fait, en même temps, un travail de purification sur lui-même. Il pose son moi dans la réalité et dans la vie. Sur les individus qui pratiquent régulièrement cet exercice, j’ai pu voir comment ce sont en même temps des êtres qui savent porter une attention respectueuse aux gens et aux choses, car ils ont à un haut degré cette faculté merveilleuse de se rendre présents à ce qui est.

Les romans de J.K. Rowlings, Harry Potter, ne sont en fait pas du tout une fiction : il existe aujourd’hui, du fait de la diffusion d’un savoir ésotérisme dans des couches assez larges de la population, une quantité importante de petits sorciers et sorcières, magiciens ou magiciennes de toutes sortes. Il y a à peine trente ans ce n’était pas encore le cas, tout simplement parce qu’on ne lisait qu’en cachette son horoscope ou qu’il n’y avait pas des quantités de séries télévisées ou de films sur des thèmes relatifs au paranormal. La diffusion de l’ésotérisme sur une large échelle a amorcé le retour des sorciers et des magiciens de l’occulte ! On peut même se demander si l’idée de J.K. Rowlings d’un Ministère de la Magie gérant ce type encore minoritaire de population ne sera peut-être bientôt pas si absurde. Le mode de pensée « mytho-poétique » ou symbolique, que le « réenchantement du monde » prône, est le support de cette expansion et n’est pas sans comporter d’importants dangers, car rien ne garantit celui qui s’y adonne des influences de son inconscient, des illusions, de la tentation du pouvoir, etc. Ainsi, ceux qui ingèrent l’anthroposophie en cultivant une pensée associative — comme ceux pour qui la pensée anthroposophique est juste l’art de cultiver un savoir occulte — courent de graves dangers.

Nous risquons donc de voir le monde se diviser en deux camps adverses. Tout d’abord, les milieux touchés par les ésotérismes, y compris les milieux anthroposophiques, dans lesquelles agiront toute une série de sorciers, sorcières, magiciens ou magiciennes, dont les influences pourront aller du clair à l’obscur, du blanc au noir. Ensuite, le vaste camp du rationalisme matérialiste, composé d’hommes et de femmes qui auront, avec raison, secrètement peur des dérives de l’autre camp, mais qui courront eux-mêmes le risque de perdre le sens de leur vie dans le matérialisme. Car telle est l’action du matérialisme : il fait perdre jusqu’à l’idée même que la vie peut avoir un sens. À mon sens, l’anthroposophie n’a nullement pour mission de rejoindre le camp des ésotérismes contre celui du matérialisme, mais de montrer aux deux comment, par l’exercice sérieux de la saisie spirituelle des concepts, un type d’ésotérisme sain est possible.

1 Sciences et Archétypes, Fragments philosophiques pour un réenchantement du monde, sous la direction de Mohammed Taleb, Ed. Dervy.

2 Michel Maffesoli, Harry Potter ou la sagesse démoniaque, le Monde du 14 septembre 2007.

3 Descartes, Discours de la méthode, première partie, Éd. Hatier.

4 Platon, Phédon, 66 b-e, p. 15-16 ; La République, livre VII, 514b-517c, Éd. Belles-Lettres .

5 Rudolf Steiner, Morale et Liberté, Ed. Triades Poche.

6 Leibnitz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, Préface, Éd. Garnier Flammarion, p. 38.

7 Hegel, Journal d’une excursion dans l’Oberland bernois de 1796, cité par Lire Hegel de Maxence caron-Parte, Ed. Ellipse, p 22.

8 Fichte, Le système de l’éthique selon les principes de la doctrine de la science, Éd. PUF, p 24.

9 Rudolf Steiner, La Philosophie de la Liberté, EAR, p. 155.

10 Relire à ce sujet Rudolf Steiner, Le Mystère des deux enfants Jésus, La voyance visionnaire et la connaissance, Conférence du 13 novembre 1909 faite à Stuttgart, E.AR., p. 101.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :