Publié par : gperra | 28 décembre 2010

L’Homme des Lumières et le Réenchantement du Monde

L’Esprit des Droits de l’Homme et la nouvelle communion avec la Nature

Que ce soit à l’occasion de la participation des pays occidentaux aux Jeux Olympiques de Pékin en été 2008 malgré les crimes commis par la Chine au Tibet, ou de la visite du chef de l’État français en Tunisie vantant le progrès des libertés dans un pays pourtant autoritaire et peu respectueux du droit d’expression1, les Droits de l’Homme sont revenus en force sur la scène internationale. À cette occasion se révèle également toute l’hypocrisie constitutive de notre comportement politique occidental. Comme si nos valeurs fondamentales étaient rongées de l’intérieur par une sorte de mal qui est sans doute plus profond que le simple pragmatisme de nos dirigeants…. Quel est donc ce cancer qui semble se répandre sous la surface de nos institutions ? Au-delà du simple opportunisme de telle ou telle personnalité politique, est-il possible d’y voir la manifestation de quelque chose qui s’attaque secrètement aux fondements-même des Droits de l’Homme ?

La Raison, la Liberté et la Nature

Pour répondre à cette question, cherchons tout d’abord à saisir par la pensée ces fondements. Les Droits de l’Homme sont l’aboutissement d’un long processus socio-politique d’émancipation de la personne humaine à l’égard des tutelles religieuses et étatiques. Celui-ci avait débuté avec l’émancipation des villes au Moyen Âge, s’était poursuivi à la Renaissance et peu à peu imposé comme une nécessité à la suite des guerres de religions2. Mais avec les Lumières, il s’est produit une évolution majeure sur le plan des idées. En effet, nous avons changé notre conception de l’être humain, rien de moins ! Nous sommes passés d’une définition de l’Homme fondée sur la Raison à une autre édifiée sur la Liberté. Qu’est-ce que signifient ces termes ? La caractérisation de l’Homme construite sur la Raison, qui avait traversé toute l’Antiquité, affirmait que la particularité essentielle de l’être humain consiste à posséder en lui-même une part de la raison divine qui imprègne le cosmos. L’« anthropos » était cet être unique qui avait le pouvoir de contempler les étoiles. Il pouvait plonger dans la réalité idéelle du monde et en posséder un reflet sous forme de pensées dans son intériorité. Sa raison ne lui appartenait pas en propre, puisque celle-ci ne faisait qu’ « aspirer » une partie de la substance cosmique, à la différence des animaux qui en étaient incapables. Sa dignité d’être humain consistait à purifier son âme de façon à accueillir en soi les pensées du monde. C’est pourquoi il fallait chasser les passions de toutes sortes qui empêchaient l’intelligence de l’univers de se refléter en l’Homme. Cette conception était si forte qu’un stoïcien comme Cléanthe pouvait affirmer qu’un homme méchant était nécessairement bête3. L’Homme était donc par essence relié à l’univers et à la Nature. Mais avec les Lumières, on cessa de voir l’Homme comme une entité raisonnable pour le considérer principalement comme une créature douée de liberté. Dès lors, il fut défini comme un être de Culture, que l’on opposa à la Nature.

Mais quelle est l’essence spirituelle de ce concept d’Homme fondé sur la Liberté ? Autrement dit, qui est cet « Homme des Lumières » ? Et autre question tout aussi importante : quel est maintenant son lien au monde, au cosmos, à la Nature ?

La critique du « Réenchantement du monde »

Les Lumières ont donc osé l’affirmation que l’essence même de l’Homme est en rapport avec l’idée de Liberté. L’Homme se définit désormais comme un être doué de conscience et d’autonomie dans sa volonté4. Ceci le distingue de tous les êtres de la Nature car sa conscience de lui-même le fait exister pour lui-même. La notion de droits naturels de la personne humaine est issue de cette conception philosophique. Cependant, ces droits ont essuyé au cours de leur histoire des reproches décisifs. Le premier a été porté par le courant de la revendication des droits sociaux et s’est exprimé de manière très forte au cours de la Guerre Froide. Alors, l’U.R.S.S. et ses « alliés » refusaient d’adhérer à la Charte des Droits de l’Homme de 1948. Ils arguaient que ces droits-là niaient les droits de la communauté, qui seule permet à l’Homme de devenir réellement humain en le sortant de la misère5. Aujourd’hui, c’est encore au nom de cette supposée primauté de la communauté sur l’individu que la Chine communiste exprime des réticences à leur propos. Il est de plus probable que s’exprimeront à l’avenir d’autres réticences au sujet des Droits de l’Homme, au nom de ce qu’on pourrait appeler les « Droits de la Nature6 ». En effet, les Lumières ont conçu l’Homme comme un sujet de droits et l’ont opposé aux choses naturelles dont on peut, selon les propres mots de Kant, « disposer selon notre bon plaisir » puisqu’elle sont dépourvues de raison7. Une telle conception remonte à Descartes qui, en établissant le sujet comme conscience de soi, appréhendait les êtres de la Nature comme des moyens au service de l’Homme8. Ainsi, l’avènement du sujet en tant que valeur fondamentale a eu pour conséquence la chosification et l’exploitation des êtres de la Nature. Dans Le désenchantement du monde, Marcel Gauchet fait ainsi remarquer que :

« Ce qui déterminait l’association à la nature se renverse en possession, ce qui commandait le consentement à l’intangible établi se renverse en poussée intégratrice et transformatrice9. »

La philosophie du sujet serait donc directement responsable de notre irrespect pour la Nature. Car l’Homme a voulu en devenir le maître et le possesseur10. Cette attitude dériverait en fait de notre conception-même de l’individu et du Moi. Les travaux de Claude Lévy-Strauss — cet anthropologue qui a tenté d’étudier sans a-priori de supériorité les autres civilisations dites primitives et leurs modes de pensée — ont mis en lumière le problème que pose cette suprématie du sujet inaugurée par les Lumières. Selon lui, pour s’ouvrir à la différence, à l’altérité, à la Nature, il faut au contraire que le Moi accepte la blessure et l’effacement. Il remettait ainsi en cause le « Cogito cartésien » qui croit connaître le monde à partir de la connaissance de soi :

« Pour parvenir à s’accepter dans les autres (…), il faut d’abord se refuser en soi. (…) Descartes croit passer directement de l’intériorité d’un homme à l’extériorité du monde, sans voir qu’entre ces deux extrêmes se placent des sociétés, des civilisations, c’est-à-dire des mondes d’hommes11. »

De manière encore plus subtile et profonde, dans son livre intitulé Le Réenchantement du Monde, Michel Maffesoli met en cause notre mode de pensée fondé sur le rationalisme cartésien. Construite sur la notion de sujet en tant qu’identité abstraite, pur concept, notre façon d’appréhender le monde serait la cause du désenchantement et de l’hypocrisie moraliste qui caractérise nos sociétés post-modernes :

« On est là au cœur de la « forme » morale : le rapport de domination que le sujet doit opérer sur lui-même, fondement du rapport de maîtrise que ce même sujet doit avoir sur l’objet qu’il a à soumettre. Voilà bien quelle est la nappe phréatique qui, invisiblement, a sustenté la vie sociale « moderne ». (…) L’on peut, en revanche, se demander si ce cycle n’est pas en train de s’achever. Si à une « forme » fatiguée ou sclérosée ne serait pas en train d’en succéder une autre reposant moins sur le rapport de domination (de soi, du monde) que sur celui d’un ajustement, d’une conciliation. Rapport éthique s’il en est, ou le qualificatif reprendrait force et vigueur !12 »

Le « Réenchantement du monde13 » souligne donc les liens qui semblent exister plusieurs éléments : notre mode de pensée abstrait reposant sur l’élaboration de concepts, la faiblesse de l’éthique en Occident, l’idée de l’Homme comme sujet libre devant travailler sur lui-même et la possession technologique de la Nature, ravalée au rang de chose sans dignité. Autrement dit, c’est bien le fondement de la conception rationaliste des Lumières qui est ici accusé.

Le fantôme d’une belle idée

Le « Réenchantement du Monde » reproche également à l’idée occidentale des Droits de l’Homme de véhiculer une idée plate et abstraite de l’Homme. Contrairement aux anciennes conceptions du monde fondées sur le religieux et le sacré qui proposaient, quant à elles, une idée de l’Homme bien plus vivante. Ainsi Marcel Gauchet écrit-il dans Un monde désenchanté ? :

« La société sortie de la religion a un problème avec l’idée de l’homme. Toute fondée qu’elle soit sur les droits de l’homme (…), elle n’a qu’une idée vague de cet homme qui a des droits. C’est qu’en effet les droits de l’homme ne délivrent pas d’idée de l’homme. Ils ne l’envisagent qu’abstraitement (…). Aussi la protection vigilante et la promotion active de cet être de droit peuvent-elles s’accompagner d’un extrême aplatissement de cet homme que l’on protège et promeut14. »

Tout en étant fondée sur la défense des Droits de l’Homme, la société occidentale sortie de la religion conçoit l’être humain comme une abstraction qui ne parle plus à la sensibilité ni à la volonté. Comme une confirmation de la pertinence de cette critique, le discours que le pape Benoît XVI a prononcé dernièrement à la tribune des Nations Unies. Il osait alors rappeler à cette honorable institution — dont la charte fondatrice est pourtant construite sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ! — que la défense de ces droits par cette même institution est trop souvent soumise à des critères de pragmatisme autant immoraux qu’inacceptables15. En effet, au nom du relativisme culturel, on ne croit plus guère à la transcendance des Droits de l’Homme en Occident16! N’est-ce pas le signe de ce que ces idéaux sont devenus des abstractions qui n’ont plus vraiment de racines dans le cœur de beaucoup d’occidentaux ? C’est pourquoi il faudrait selon Marcel Gauchet fonder un nouvel humanisme capable de redonner à l’idée de l’homme sa dimension vivante en la (re)liant à la dimension du sacré.

La Nature ou l’Homme ?

Aujourd’hui, le courant intellectuel universitaire du « Réenchantement du monde17 » émet donc des critiques fortes quant aux fondements et aux conséquences de la philosophie du sujet. Il trouve déjà une certaine écoute dans le Tiers-monde, car c’est dans les pays pauvres que le libéralisme sauvage exploite les populations et souille la « Mère Nature » au point de la défigurer. Opérant la jonction entre écologie, alter-mondialisme, réactualisation d’un certain marxisme, féminisme et parfois islamisme, ce courant de pensée s’oppose à ces démocraties occidentales qui se drapent de la légitimité des Droits de l’Homme, mais refusent de voir les conséquences d’une philosophie dusujet qui est en définitive devenu une apologie généralisée de l’égoïsme néo-libéral.

Il n’est pas certain que les propos tenus dans le célèbre livre de Luc Ferry18 sur les fondements conceptuels de l’écologie politique aient contribué à faire avancer la réflexion. L’auteur a eu en effet le tort de faire à ses adversaires écologistes et spiritualistes de piteux procès d’intention, les qualifiant de « nouveaux nazis ». Pourtant, je crois qu’on aurait tort de réduire ce livre à un simple tissu d’âneries de la droite réactionnaire, comme on s’y est parfois employé dans certains milieux. Cet ouvrage comporte l’immense mérite d’avoir pointé du doigt une différence idéologique réelle entre la philosophie du sujet et les assises conceptuelles du mouvement écologiste tiers-mondiste. Car c’est bien sur la question de la place du sujet que se joue l’antagonisme entre les fondements philosophiques des Droits de l’Homme et le « Réenchantement du Monde ». Il me semble qu’il ne servira à rien de tenter de composer entre les deux, comme l’a fait le philosophe allemand Hans Jonas19. Selon lui, les droits de la personne humaine et ceux de la Nature ne sont pas incompatibles en ce sens que le respect pour la Nature serait la condition de l’épanouissement effectif de l’Homme par la préservation de son milieu. Il n’en reste pas moins que l’on dénie ontologiquement aux êtres de la Nature la dignité qu’on accorde à l’Homme. Dans la philosophie de Jonas, on ne doit pas respecter la Nature pour ce qu’elle est, mais parce que cela avilit et met en danger l’Homme de ne pas respecter son environnement.

Si nous résumons la situation, nous pouvons dire que les Droits de l’Homme semblent aujourd’hui pris en tenaille. D’un côté, le cynisme occidental qui les défend sans trop y croire parce qu’il se montre incapable d’adhérer au présupposé de la transcendance du sujet humain et à l’universalité de ses droits qui en découle. De l’autre, la critique « communautariste » et « écologiste » du « Réenchantement du monde », qui s’insurge à juste titre de ce qu’on fasse ainsi prévaloir l’individu, le sujet, sur le social et la Nature. Nous pouvons donc nous poser la question de savoir en quoi ces reproches adressés aux fondements philosophiques des Droits de l’Homme sont justifiés. Et s’ils le sont, est-il possible de refonder la philosophie qui les sous-tend en y intégrant désormais la dimension sociale, communautaire et écologique ? Alors, les Droits de l’Homme ne prêteraient plus le flanc à la critique selon laquelle ils défendent en fait les droits du petit-bourgeois occidental qui considère les autres comme une main d’œuvre exploitable à volonté selon les lois du marché et réduit la Nature à un stock de réserves désenchantées dans lesquelles il s’autorise à tirer jusqu’à épuisement.

Le cas particulier de Rousseau

Pour cela, un retour aux sources philosophiques et littéraires des Lumières est nécessaire. Certes, la philosophie du sujet est bâtie sur une opposition fondamentale entre l’Homme, capable de conscience de soi, et les êtres naturels, qui en sont dépourvus. Cela produit un corpus de droits politiques et sociaux qui protège l’individu, mais dévalorise la communauté et chosifie la Nature. Pourtant, nous trouvons dans la philosophie de Rousseau une exception. Sa définition des Droits naturels de l’Homme n’abaisse pas la réalité sociale et naturelle au rang d’objets utiles pour le sujet Elle concilie au contraire étroitement les échanges entre ces trois réalités20. On sait en effet à quel point, chez cet auteur, l’amour de la Nature savait se marier à la défense des droits imprescriptibles de conscience humaine et aux exigences de l’organisme social. Avons-nous donc, avec sa pensée, le socle conceptuel qui nous permettrait de concilier les Droits de l’Homme, la Communauté et la Nature enchantée ?

La défense des droits naturels de l’Homme est chez Rousseau une impulsion profonde du cœur. Il revendique la légitimité de cette impulsion, conçue comme distincte de la raison et des passions21. Écouter son cœur signifie se rendre disponible à ce qui émerge de notre âme sous forme de sentiment moral22. Celui-ci n’est pas autre chose que la voix même de la Nature s’exprimant dans la sphère de notre intériorité la plus sacrée. En outre, cette voix de la conscience à travers laquelle la Nature parle fait jaillir des profondeurs l’image de « l’Homme originel23 ». On comprend qu’il s’agissait pour Rousseau de définir l’essence de l’humanité avant ce moment où elle a subi la « tentation luciférienne », qui l’a dénaturée en la plongeant dans l’égoïsme. Le cœur humain est donc pour Rousseau une sorte de mémoire de l’Homme originel. Il se souvient de ce « bon sauvage » qui persiste en nous malgré les vices inculqués au fils des temps par la société. Cette plongée dans les forces du cœur s’accompagne chez Rousseau d’un contact avec la Nature proche de l’extase, d’un état de conscience diffus où il communie avec le Cosmos. On peut le voir clairement dans une de ses Lettres à Malesherbes :

« Bientôt de la surface de la Terre j’élevais mes idées à tous les êtres de la Nature, au système universel des choses, à l’Être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l’esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas : je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées. (…) Cette étourdissante extase (…) me faisait écrier quelquefois : O grand Être ! O grand Être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus.24 »

La perception de la voix du cœur est donc liée à une intuition clairvoyante, une extase, que l’on pourrait qualifier de retour à une Nature originelle au sein de laquelle vit l’Homme originel. Elle est intrinsèquement couplée à l’élément moral qui s’exprime dans l’intimité de la conscience. Car c’est sous la forme de la pitié envers autrui que s’exprime la Voix de la Nature en nous25. Le philosophe Schopenhauer reprendra cette idée, cherchant à la pousser jusque dans ses assises ultimes. Il montrera que ce qui fonde la moralité humaine — qui s’exprime spontanément dans cette sphère du cœur — est une intuition métaphysique de notre appartenance à l’univers :

«La multiplicité et la distinction des individus sont une pure apparence, qui n’existent que dans l’idée que je me fais des choses. Mon être intérieur, véritable, est aussi bien au fond de tout ce qui vit (…). Cette vérité, le sanscrit en a donné la formule définitive : « Tat twam asi », « Tu es cela » ; elle éclate aux yeux sous la forme de la pitié (…)26 »

Le fondement de l’impulsion morale qui nous permet de reconnaître en l’autre notre semblable, notre égal, s’explique parce que la sensibilité perçoit notre co-substantialité avec autrui et l’univers. Jamais nous ne pourrions éprouver de la pitié — ou sentir jusque dans les profondeurs de notre âme le respect que nous devons à tout être humain — si nous n’avions la possibilité de percevoir quelque chose de sa nature spirituelle par-delà des apparences. Selon Schopenhauer, dans les moments où le cœur se met à parler, lorsqu’on est saisi de compassion, il se produit donc un phénomène extraordinaire. Une sorte de percée du suprasensible au sein même du domaine sensible. Mais cette vision supra-sensible de la réalité du monde affirme également que le sujet est pure apparence, illusion qui se dissout d’elle-même. C’est parce qu’au fond je suis l’Autre que je peux le reconnaître. Mais mon Moi lui n’est rien.

Rousseau et l’État Français

Ainsi, il est donc parfaitement justifié d’affirmer que la philosophie de la Nature de Rousseau repose sur une négation du sujet, bien que cela ne soit pas évident au premier abord. On en a la confirmation lorsqu’on examine son système politique du Contrat Social. Celui-ci fait de l’individu le membre d’un organisme social qui lui est supérieur. C’est pourquoi l’État prime sur les individus qu’il gouverne, parce qu’il est le seul garant de la préservation de l’humanité primordiale des hommes. Une telle logique peut facilement conduire à un totalitarisme, ou tout du moins à une infantilisation de la conscience citoyenne face à l’État. Dès lors, on peut comprendre que le monde anglo-saxon, qui ne voulait plus rien avoir à faire avec ces forces qui maintiennent l’humanité à un stade infantile, ait préféré s’appuyer sur Hobbes et Locke27 pour la constitution de la société américaine. Sous-tendu par cette philosophie empiriste, l’État n’a pas un aussi grand pouvoir sur les consciences. Il ne se permet pas d’intervenir sur leur contenu dans la vie privée ou religieuse, comme c’est le cas en France. La règle qui engage chaque fonctionnaire de l’État français à soumettre préalablement toute publication à l’aval de sa hiérarchie — récemment utilisée pour limoger un sous-préfet qui avait publié ses études sur les crimes de l’État d’Israël envers les Palestiniens28 — est ainsi l’exemple même de la primauté de l’État sur le droit d’expression et de penser librement. D’une certaine manière, on peut dire que la France s’est servie de Rousseau pour n’entrer que d’un seul pied dans l’époque de l’âme de conscience. Dans le système politique inspiré par sa philosophie, l’État est le « père gardien » de l’individualité libre. Une bien étrange jonction antagonique ! En revanche, le monde anglo-saxon, dans sa volonté de ne faire aucun compromis avec les formes du passé, est entièrement entré dans l’époque de l’âme de conscience pour être totalement soumis aux forces d’égoïsme qui la traversent.

Les limites de l’ancienne clairvoyance

Quoique cela puisse paraître étrange, je pense que le livre à sensations de l’auteur anglais Delos W. Lovelace paru en 1933 racontant l’histoire de King-Kong29 est en rapport direct à ce que nous venons d’exposer de la philosophie de Rousseau. En effet, ce mythe des temps modernes est une « imagination » de la démarche rousseauiste et une mise en lumière de ses écueils. On le percevra très clairement à travers l’analyse des images du film de Peter Jackson qui a particulièrement bien saisi les enjeux métaphysiques d’une telle histoire fantastique30. Le début du film décrit les États-Unis des années trente ravagés par la crise économique causée par le krasch boursier de 1929. Il brosse le tableau d’un monde gouverné par les appétits égoïstes et les comportements calculateurs de chacun. Dans ce monde, plus de place pour la sphère médiane de la vie de l’âme et son moyen d’expression, l’art. Cette perte est incarnée par le personnage d’une jeune comédienne qui en vient à envisager la prostitution pour survivre. Mais avant d’en arriver à une telle extrémité, elle rencontre un réalisateur criblé de dette qui lui propose un rôle. Elle accepte et doit partir sur-le-champ pour une mystérieuse île inconnue où aura lieu le tournage. L’arrivée sur l’île contient des scènes aux images particulièrement fortes. Tout d’abord la confrontation avec la tribu qui a dressé aux abords de la forêt une immense muraille de bois au-dessus d’un gouffre. Toutes les femmes y ont des yeux révulsés et étranges, comme si elles étaient en transe. Ce qui nous permet de comprendre la véritable nature de la forêt : il s’agit de la forêt dans son sens symbolique31, la contrée des dieux et le territoire des forces invisibles. Peter Jackson nous présente ce monde peuplé d’effroyables créatures de toutes sortes : tyrannosaures, chenilles géantes, insectes monstrueux, etc. Nous sommes donc remontés dans le temps, dans la préhistoire, au-delà des origines de l’humanité civilisée ! C’est le temps du « bon sauvage » de Rousseau. La palissade représente la limite de nos perceptions, ce mur entre la réalité spirituelle et nos sens que la philosophie de Kant a érigée. Ce que nous voyons au-delà incarne les puissances immémoriales qui agissent dans les âmes des hommes contemporains. Les forces « sauriennes » qui remontent de notre métabolisme pour imprégner la vie économique et sociale de notre temps.

Puis se construit cette étrange histoire d’amour entre King-Kong et la jeune actrice. En effet, de l’autre côté du mur vit un immense gorille auquel des femmes sont régulièrement offertes en sacrifice. Conduite dans le repère du monstre où les cadavres des précédentes victimes s’entassent, la jeune actrice ne sait au début que faire. Mais en observant son ravisseur, elle comprend que le grand singe attend d’elle qu’elle le divertisse, l’amuse. Bref lui fasse découvrir cette dimension du jeu qui seule pourra éveiller et stimuler son humanité latente. Il s’ensuivra alors une forme de relation au cours de laquelle le gorille bravera tous les dangers pour celle qu’il aime. Nous commençons ainsi à comprendre que ce grand singe incarne à l’état primal les forces de l’attachement, de la bravoure, de la fidélité. Kong est une sorte d’image des forces du cœur constituant l’humanité primitive de l’Homme32, lesquelles manquent tellement à notre civilisation engluée dans l’égoïsme. Il est l’Homme originel de la philosophie de Rousseau, le « bon sauvage » qui survit dans notre sentiment. Cet être primaire dans la forêt des origines représente cette conscience qui se manifeste dans le cœur humain sous forme d’« instinct divin33 ». Sa figure simiesque traduit simplement la conjonction du rousseauïsme et du darwinisme au cours du XIXème siècle.

King-Kong et le « Réenchantement du Monde »

Une puissance colossale restée à l’état primaire dont le destin est de finir assassinée par la vie moderne (les avions qui mitraillent King Kong sur le toit de l’Empire State Building). N’est-ce pas une image remarquable de la manière dont l’Occident se représente inconsciemment l’impulsion morale du cœur ? Nous savons que cette force n’a pratiquement plus sa place dans le monde néo-libéral où nous vivons. Or, ce mythe du grand singe se libérant des chaînes où le tenait enfermé la société capitaliste rejoint également le champ de définition du « Réenchantement du monde ». En effet, c’est précisément sous la forme de l’animal ressurgissant des profondeurs de la mémoire que se pense lui-même ce courant philosophique. Comme l’écrit Michel Maffesoli :

« Il s’agit là d’une sorte de sagesse sauvage libérant la bête qui sommeille dans le fondement sociétal34. »

Puissante évocation d’une image qui, par sa force symbolique, tisse un lien étroit entre le « Rousseauïsme » et ce courant de pensée cherchant à inaugurer de nouvelles communions entre les hommes et la Nature. Comme Rousseau, le « Réenchantement du monde » veut fonder un humanisme puisant dans les strates enfouies de la mémoire pour en extraire une image vivante de l’Homme. Mais contrairement à l’Homme des Lumières qui se définit par un Moi cartésien isolé de l’univers, cette humanité-là pense pouvoir rejoindre la dimension collective :

« L’âme collective tend à prévaloir contre l’esprit individuel35. »

À travers le mythe de King-Kong, nous est pourtant signifié de manière très claire — pour qui sait lire les images qui parlent comme des signes des temps — que le recours à cette forme de clairvoyance pour retrouver l’Homme originel ne pourra déboucher que sur un triple échec. Échec, car cette source de clairvoyance est destinée à s’épuiser. Échec, car l’Homme originel que nous découvrons ainsi est un homme-enfant, une négation caractérisée de l’individualité et de la personnalité qui se construisent par différenciation d’avec autrui. Échec enfin parce que la vie sociale et économique telle qu’elle est devenue ne peut plus tolérer de telles forces inadaptées. La société moderne les maintient endormies, ou les tue si elles se libèrent et se déchaînent. Le mythe de King-Kong est donc une sorte d’image archétypale directement adressée à des courants qui, comme le « Réenchantement du monde », voudraient fonder un nouvel humanisme en plongeant dans les profondeurs obscures des origines.

L’autre source des Droits de l’Homme : le Moi !

La question est à présent de savoir si le socle sur lequel repose les Droits de l’Homme est définitivement perdu, puisque la clairvoyance qui permettait de renouer avec l’Homme originel est tarie ou empoisonnée. Ou s’il existe une autre source, laquelle n’aurait pas été véritablement découverte jusqu’à présent. Nous allons essayer de montrer en quoi une telle source saine des Droit de l’Homme existe, comment elle s’est manifestée à l’époque des Lumières mais sans aller jusqu’au bout d’elle même, et comment l’anthroposophie n’est au fond pas autre chose que son prolongement et son approfondissement naturel.

En effet, pour les Lumières, la source des Droits de l’Homme est la nature du sujet. C’est le Moi conscient de lui-même doué de liberté. Mais s’agit-t-il là de l’Ego, de notre petite personne qui s’exprime dans le champs social par un certain nombre de revendications comme celles de penser librement, de s’assembler, de posséder, de participer aux affaires de la cité ? À lire les différentes Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen qui se sont succédées depuis 1789, on serait tenté de le croire. Le plus net propos en faveur de cette lecture est la conception même de la liberté qui devrait « s’arrêter là où commence celle de l’autre ». Comme si l’autre venait contrecarrer le champ d’expression de ce qui fait mon humanité, à savoir ma liberté. Marx a ainsi beau jeu de critiquer ces Droits de l’Homme en les qualifiant de pure négation de la relation inter-humaine :

« Il s’agit de la liberté de l’homme comme monade isolée et repliée sur elle-même36. »

Pour ne pas nous arrêter à un tel constat, nous nous proposons de revenir aux sources des Lumières afin d’essayer de déterminer ce qui se présentait derrière ce concept de sujet. Lisons le texte de l’Anthropologie de Kant où cette réalité est la mieux décrite :

« Que l’homme puisse posséder le Je dans sa représentation, cela l’élève infiniment au-dessus des autres êtres vivants sur la terre. C’est par là qu’il est devenu une personne, et grâce à l’unité de la conscience à travers toutes les transformations qui peuvent lui advenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être totalement différent par le rang et par la dignité de choses comme les animaux dépourvus de raison (…) ; et cette différence est présente même quand il ne peut pas encore prononcer le Je, parce que néanmoins il le possède déjà dans sa pensée37. (…) Une lumière semble pour ainsi dire s’être manifestée en lui quand il commence à s’exprimer en disant Je. »

Un tel texte est extraordinaire, car on y sent une sorte de souffle poétique qui laisse entrevoir la réalité spirituelle que Kant a du pressentir lorsqu’il cherchait ainsi à conceptualiser l’essence du Je, du Moi. En particulier dans la suite du texte où il examine son caractère latent avant la troisième année chez l’enfant. On sent bien qu’il a entrevu quelque chose d’une réalité qui plonge ses racines dans l’infini ! Pourtant dès le paragraphe suivant, il réduit le Moi à l’égoïsme de l’homme ! Kant considère la conscience de soi comme l’émanation d’une certaine forme de liaison de nos représentations, non une réalité en soi. Il le précisera d’ailleurs très clairement dans la Critique de la Raison Pure38. Pour lui, le Moi n’est pas une essence, mais une forme. Les Lumières reconnaissent donc le caractère de l’individu, mais ne parviennent pas à comprendre sa nature spirituelle. Ou, si une telle réalité est reconnue, elle reçoit le statut de chose transcendante dont on ne peut jamais faire l’expérience, comme le stipule la fin de la Critique de la Raison Pratique39.

Un passage crucial de Théosophie

Pourtant, c’est justement une expérience de la réalité spirituelle du Moi qu’il est possible de réaliser et sur laquelle il est permis de dire que toute l’anthroposophie se fonde. Je me suis souvent demandé pourquoi Steiner a eu recours à un extrait du poète Jean Paul40 et non à des textes classiques de Kant ou de Hegel lorsqu’il s’est agit de décrire la nature du Moi. On peut s’expliquer ce choix parce que le texte en question décrit une expérience du Moi en tant que réalité spirituelle. Il ne s’agit pas d’élaboration conceptuelle à partir d’une intuition restée à l’état de pressentiment plus ou moins obscur. Ce texte de Jean Paul est une découverte du Moi comme porte d’accès au domaine des réalités éternelles et transcendantes. C’est en suivant une telle expérience jusque dans ses prolongements ultimes que Steiner peut décrire le domaine de réalité qui correspond à la nature du Moi, le « pays des esprits41 ». La réalité spirituelle du Moi se distingue donc de celle de l’Ego. Elle n’est pas une réalité enclose en elle-même, isolée des autres et du monde, mais quelque chose d’intrinsèquement relié. Au point que Steiner peut écrire :

« Le « sage » acquiert dès la vie terrestre ce que les autres ne vivent qu’après la mort, à savoir la pensée qu’il est apparenté à tout ce qui existe ; la pensée : « tu es cela ». (…) Dans ce pays [des esprits], l’homme lui-même devient de plus en plus conscient du fait que, par son être véritable, il appartient au monde des esprits. (…) Il ressentira en lui cette parole de l’esprit primordial : (…) Je suis un membre de l’esprit primordial duquel tous les êtres proviennent.42 »

Telle que l’explore Steiner, l’expérience de la réalité spirituelle du Moi n’est pas celle d’un être replié sur lui-même. Il ne s’agit pas de la « personne humaine » des Lumières qui a servi jusqu’ici d’assise aux différentes Déclarations des Droits de l’Homme depuis 1789. Il ne s’agit pas de l’Ego seulement, forme illusoire destinée à se dissoudre que décrivait Schopenhauer. Il s’agitde la réalité spirituelle éternelle du Moi, reliée à l’ensemble de l’univers. Mais cette relation représente tout-à-fait autre chose que la « reliance » qui, pour le « Réenchantement du Monde », sous le mode tribal, permet de définir l’identité. En effet, pour l’anthroposophie, le lien du Moi aux autres êtres du « pays des esprits » ne commande nullement l’effacement, mais au contraire l’affirmation de soi. Car c’est en vivant pleinement ma réalité spirituelle-idéelle que je peux rejoindre ou comprendre celle des autres.

Le génie de Fichte

C’est une telle réalité vivante que les Lumières visaient. C’est son pressentiment qui a permis aux penseurs et les foules de lutter contre les formes d’oppressions totalitaires qui voulaient étouffer les droits de la conscience humaine. Au nom d’une telle intuition du Moi, Fichte a eu le courage de réclamer publiquement aux princes de l’Europe le droit inconditionnel de penser et de s’exprimer librement :

« L’être humain ne peut être hérité, ni vendu, ni offert, il ne peut être la propriété de personne puisqu’il est sa propre propriété, et qu’il lui faut le rester. Il porte profondément en son sein une étincelle divine qui l’élève au-dessus de l’animalité et en fait le concitoyen d’un monde dont Dieu est le premier membre – sa conscience. (…) La différence qui distingue l’entendement humain de l’entendement animal consiste à pouvoir penser librement. (…) L’expression de la liberté dans le penser est, tout comme son expression dans le vouloir, une composante intime de sa personnalité, elle est la condition nécessaire à laquelle seulement il peut dire : je suis, et suis un être autonome43. »

Fichte est celui qui, à l’époque des Lumières, est allé le plus loin dans la description conceptuelle de l’essence du Moi44. Il fait ce que les autres auteurs n’ont pas fait clairement ni consciemment : concevoir le sujet à la fois comme être autonome et portail du monde spirituel divin.

Le Néo-libéralisme, le « Réenchantement du monde » et l’avenir de l’Anthroposophie

Quoiqu’il n’en soit probablement encore qu’au stade de l’élaboration conceptuel, le courant du « Réenchantement du monde » est selon nous promis à un avenir où il occupera une place importante. Opérant la jonction de l’alter-mondialisme, de l’écologisme, du spiritualisme, du féminisme et de l’islamisme45, nul doute qu’il trouvera un fort écho dans la conscience des individus et des peuples qui ne voudront plus tolérer les ravages du libéralisme des démocraties occidentales. Bien que ce courant culturel puisse apparaître un peu brouillon et marginal, comme l’ont été les socialismes à leurs débuts, il est clair qu’il finira certainement par se structurer de manière cohérente en véritable contre-pouvoir d’envergure internationale. Rien n’empêche d’imaginer que, dans les siècles prochains, le « Réenchantement du monde » ne vienne à toucher de larges composantes de l’humanité, prenant parfois la tête de certains États en en devenant la nouvelle source idéologique et organisationnelle de référence. Oui, il est probable que verraient alors le jour de véritables « États-magiciens » à la tête desquels seraient des « réenchanteurs ». Mais il est à craindre que dans ce nouveau type de civilisation, l’expression du Moi individuel ne s’estompe progressivement jusqu’à disparaître — puisqu’elle n’y constituerait pas une valeur — favorisant des comportements de masse subjuguées par des pratiques magiques. De tels Etats s’opposeraient alors farouchement aux vieilles démocraties occidentales décadentes qui se seront engluées dans leur matérialisme technologiste et militariste, où les Droits de l’Homme seront certes préservés, mais réservés à une élite fortunée qui seule pourra se payer le luxe de la propriété de tous les moyens d’expressions pour les employer à leur profit, c’est-à-dire la consommation à outrance et le pillage des ressources de la planète. Entre ces nouveaux blocs, le conflit sera sans merci, divisant durablement l’humanité en deux camps adverses.

Dans un tel contexte, que pourrait faire l’anthroposophie ? Probablement pas grand chose. Dans les démocraties décadentes, sa forme d’expression se réduira sans doute à une constellation de petits clubs de retraités férus d’ésotérisme se délectant dans l’exégèse sans fin des cycles de conférences du maître, tout en se réconfortant quant à sa supposée prise avec la réalité du monde par l’existence de leurs rares « réalisations »… Sans cependant pouvoir accepter de voir à quel point derrière leurs belles façades, ces réalités sociales ne seront nullement épargnées par les puissantes forces de compromission de la société néo-libérale. Dans les États-magiciens où le « Réenchantement du monde » aura pris les commandes, l’anthroposophie continuera probablement aussi d’exister, et pourrait même se développer d’une manière assez florissante dans ses productions pratiques. À ceci près qu’elle aura été complètement dénoyautée et dépossédée de son impulsion essentielle : la nature spirituelle du Moi humain.

Pourtant, il est clair que l’anthroposophie, en tant que prolongement naturel des Lumières porte en elle la solution du conflit qui s’annonce. Car si se frayait un passage l’idée que le sujet peut être à la fois le fondement de l’individualité libre et le portail vers la réalité suprasensible, cette conception deviendrait une essence vivante pénétrant toutes les sphères de la vie sociale. Ainsi, une nouvelle intelligence des Droits de l’Homme pourrait s’incarner dans la réalité politique mondiale, permettant l’accord entre l’entité individuelle de l’Homme, la Nature et la Communauté. Sans cela, il n’existera pas d’autres solution que de recourir à des philosophies communautaristes, écologistes et spiritualistes, dont Rousseau a autrefois tracé ce modèle et que le courant du « Réenchantement du Monde » se proposera réactiver sous une forme ou une autre… Mais celles-ci reposeront sur des forces de clairvoyance rétrogrades et la négation du sujet.

Certes, le chemin parcouru dans l’humanité en à peine un peu plus de deux siècles par les Droits de l’Homme est étonnant. Avec le recul, on doit se rendre à l’évidence qu’il ne s’agit pas d’un phénomène culturel transitoire. La quintessence de cette impulsion accompagnera probablement l’humanité jusqu’à la fin du développement de l’âme de conscience. Car il semble exister une certaine co-substantialité entre cette dernière et les Droits de l’Homme. Cependant, cette impulsion sera condamnée à succomber sous les critiques de fond de ses adversaires et à ne cesser de se dénaturer elle-même, générant des comportements hypocrites, tant qu’elle ne parviendra pas à renouer et à approfondir l’intuition du Moi qui est à sa source. Faute de cette expérience où le Moi se montre lui-même intrinsèquement relié aux autres et au monde46, les Droits de l’Homme apparaîtrons toujours davantage comme une conception occidentale de défense des intérêts particuliers de la personne. Pourtant, l’intuition fondatrice des Droits de l’homme était un acte de perception spirituelle du Moi dans le pays des esprits ! Pour réconcilier les Droits de l’Homme, la Communauté et la Nature, nul n’est pourtant besoin de réenchanter le monde. Il suffirait d’aller jusqu’au bout de la nature même du Moi humain.

1 Lire à ce sujet Le Monde du 26.04.08, interview de Mokhtar Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme : « Nous espérons que la visite de M. Sarkozy en Tunisie n’aura pas un caractère purement économique »

2 Lire à ce sujet l’article de Florence Gauthier, La Révolution des droits de l’homme et du citoyen, Ed. La Documentation Française, Paris, 1988.

3 Cléanthe, Les Stoïciens, Éd. P.U.F., p 60 : « Les hommes méchants abandonnent la raison une qui naît de toutes choses. »

4 Rousseau, Emile, livre IV, p. 585-587. Cité dans L’Homme, Ed. P.U.F., textes choisis, p. 63 : « Nul être matériel n’est actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens (…). Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre ; on ne saurait remonter au-delà. (…) L’homme est donc libre dans ses actions et, comme tel, animé d’une substance immatérielle. »

5Les droits de l’homme, Anthologie présentée par Jean-Jacques Gandini, Ed. Librio, p. 9.

6 Lire à ce sujet le dossier de Philosophie Magazine n°13 d’octobre 2007, La bombe écologique, changer le rapport de l’homme à la nature, en particulier l’entretien entre Luc Ferry et Philippe Descola : L’homme ou la Nature, faut-il choisir ?, p. 44 et suivantes.

7Kant, Anthropologie, Didactique I, 1, GF Flammarion, p. 51-52.

8 Descartes, Discours de la méthode, VIème partie, Éd. Hatier, p 65-66 :« Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique par laquelle nous pourrions nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Non seulement pour jouir sans peine des fruits de la terre, mais principalement pour la conservation de la santé. »

9 Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Le rapport à la nature, Ed. Gallimard, collection Folio Essais, p. 143, 144, 145, 146. « Effet crucial de la distance du créateur à sa création : elle désolidarise les créatures intelligentes du reste de la réalité créées, elle brise l’alliance inclusive qui tenait les hommes en co-appartenance avec la totalité de la nature. (…) Ainsi se trouvent levées, en théories, les dispositions inhibitrices liées à l’ancienne participation à un englobant indissolublement naturel et surnaturel. (…) »

10 Lire à ce sujet : Michel Maxime Egger, Sept propositions pour un réenchantement de la Création, revue La Chair et le Souffle, 2008, n°1, p. 33.

11 Claude Levi-Strauss, Anthropologie structurale, t. II, Ed. Plon, 1973, p. 46 à 48

12 Michel Maffesoli, Le réenchantement du monde, Une éthique pour notre temps, Ed. La Table Ronde, p. 31

13 Lire à ce sujet mon article paru dans Les Nouvelles de la Société Anthroposophique en France de mars-avril 2008 : La racine philosophique de l’anthroposophie et le retour des sorciers.

14 Marcel Gauchet, Un monde désenchanté ?, Ed. Pocket, collection agora, p. 340-341.

15 Le Monde du Lundi 21 avril 2008 : Droits de l’homme, Benoît XVI fait la leçon aux Nations Unies.

16 Lire à ce sujet Kelsen, Théorie pure du droit, Éd. Dalloz, p. 298-299 : « Considérer la nature comme une manifestation de la volonté de Dieu est une thèse métaphysique. »

17Sciences et Archétypes, Fragments philosophiques pour un réenchantement du monde, sous la direction de Mohammed Taleb, Ed. Dervy.

18Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Ed. Grasset et Fasquelle.

19 Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Une éthique pour la civilisation technologique, Éd. du Cerf .

20 Ce n’est pas un hasard si Claude Levi-Strauss voit en lui « le fondateur des sciences de l’homme . Voir : Claude Levi-Strauss, Anthropologie structurale, t. II, Ed. Plon

21 Rousseau, Emile, p 598, cité dans L’Homme, textes choisis, Ed. P.U.F., p. 56 : « Les actes de la conscience ne sont pas des jugements mais des sentiments. (…) C’est par eux-seuls que nous connaissons la convenance et la disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir. »

22 Rousseau, Dialogues, 2ème partie, I, p. 805 à 807, cité dans L’Homme, Ed. P.U.F., textes choisis, p.39 : « Il y a une sensibilité physique et organique qui, purement passive, paraît n’avoir pour fin que la conservation de notre corps et celle de notre espèce (…). Il y a une autre sensibilité que j’appelle active et morale qui n’est autre chose que d’attacher nos affection à des êtres qui nous sont étranger. (…) L’action positive ou attirante est l’œuvre simple de la nature qui cherche à étendre ou renforcer le sentiment de notre être(…). »

23 Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 2ème partie, III, page 193. Cité dans L’Homme, Ed. P.U.F., textes choisis, p.17 : « La raison pourquoi Diogène ne trouvait point d’homme, c’est qu’il cherchait parmi ses contemporains l’homme d’un temps qui n’était plus. L’homme originel s’évanouissant par degrés, la société n’offre plus aux yeux du sage qu’un assemblage d’homme artificiels et de passions factices qui sont toutes l’ouvrage de toutes ces nouvelles relations, et n’ont aucun vrai fondement dans la Nature. »

24 Rousseau, Lettres à M. de Malesherbes, 26 janvier 1762, I, p. 1141, cité dans L’Homme, Ed. P.U.F., p. 89.

25 Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, première partie, III, p. 154. Cité dans L’Homme, Ed. P.U.F., p 42. « La pitié précède l’usage de la réflexion et est si naturelle que les bêtes même en donne quelquefois des signes sensibles. (…) Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion : la force de la pitié naturelle que les mœurs les plus dépravés ont encore peine à détruire. »

26 Schopenhauer, Le fondement de la morale, chap. IV, D’une explication métaphysique du fait primordiale en morale, In Lire Les philosophes, Ed. Hachette Education, p. 360 et suivantes.

27 Hobbes, Léviathan, chap. 17, Éd. sirey, p.173 et 177-178 ; Locke, Traité du gouvernement civil, Éd. G-Flammarion, p. 277-278.

28 Lire à ce sujet Le Monde du 23.03.08 : Un sous-préfet limogé après avoir publié une tribune anti-israélienne.

29 Delos W. Lovelace, King Kong, d’après une histoire originale de Edgar Wallace et Merian C. Cooper, Ed. Librio.

30King Kong ; réalisateur : Peter Jackson, Film néo-zélando-américain, date de sortie : 14 Décembre 2005 ; durée : 187 min ; genre : fantastique ; scénario : Fran Walsh, Philippa Boyens et Peter Jackson ; avec: Naomi Watts (Ann Darrow), Adrien Brody (Jack Driscoll), Jack Black (Carl Denham) ; Production : Universal Pictures & Wingnut Films.

31 Robert Harrison, Forêts, essai sur l’imaginaire occidentale, Ed. Champs Flammarion.

32 Dans le King Kong réalisé en 1976 ce n’était pas le cas, bien que le scénario fut quasiment identique : il personnifiait les forces du désir sexuel, comme en témoigne la scène semi érotique où l’actrice se fait littéralement déshabiller du doigt par le monstre. King Kong (film, 1976) ; Réalisation : John Guillermin ; Durée : 134 minutes ; Sortie : 17 décembre 1976 ; Pays d’origine : Etats-Unis.

33 Rousseau, Emile, livre IV, p. 600-601. Cité dans L’Homme, Ed. P.U.F., p. 57 : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu ; c’est toi qui fait l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes (…) »

34 Michel Maffesoli, Le réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, Ed. La Table Ronde, p.76

35 Michel Maffesoli, Le réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, Ed. La Table Ronde, p 46.

36 Karl Marx, Philosophie, t. III, « Bibliothèque de la Pléïade », Ed. Rubel, 1982, p. 367.

37 Kant, Anthropologie, Didactique I, 1, GF Flammarion, p. 51-52.

38 Kant, Critique de la raison pure, I, 1ère division, II, 1ère section, Éd. PUF, p. 110-112 : «Le je pense doit accompagner toutes mes perceptions. Sinon la représentation serait impossible car elle ne serait rien pour moi. C’est une intuition, un acte de la spontanéité, donc qui n’appartient pas à la sensibilité. C’est l’aperception pure et originaire qui produit la représentation je pense. Elle permet de lier une représentation à une autre et d’avoir conscience de leur synthèse. »

39 Kant, Critique de la raison pratique, Éd. PUF, p. 93-94 : « La raison pure pratique nous fait sentir notre propre existence supra-sensible. »

40 Rudolf Steiner, Théosophie, Ed. Novalis, p. 49-50.

41 Rudolf Steiner, Théosophie, Ed. Novalis, p. 115 et suivantes.

42 Rudolf Steiner, Théosophie, Ed. Novalis, p. 127.

43 Fichte, Revendication de la liberté de penser, Ed. Le livre de Poche, p. 86 et 89.

44 Fichte, Le système de l’éthique selon les principes de la doctrine de la science, Éd. PUF, p 24

45 Mohammed Taleb, Itinéraires d’une féminité spirituelle, écologique et rebelle, revue La Chair et le Souffle, 2008, n°1, p. 24 et suivantes.

46 Ce qui permet de répondre à Lévi-Strauss que la blessure du Moi, qu’il évoque dans le passage que nous avons cité en note 12 correspond en fait à l’effacement de l’Ego, mais que celle-ci laisse ensuite place au Moi capable d’ouverture au monde, aux autres et à la Nature.

Contrat Creative Commons
L’Homme des Lumières et le Réenchantement du Monde by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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