Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Hugo et la parole vivante : un commentaire de Suite.

Jusque sur certaines affiches de la Ville de Paris, nous avons pu voir dernièrement cette magnifique sentence de Victor Hugo : « les mots sont des êtres vivants ». Qu’une époque comme la nôtre qui, dans tous les domaines de la vie publique, malmène, avilie, détourne, souille et finalement détruit les mots, avec des conséquences de plus en plus graves, puissent ainsi reprendre cette maxime du grand poète au point de la proclamer sur ses murs, ne devrait pas passer sans nous poser un certain nombre de questions. Nous pouvons certes y voir le symptôme d’une schizophrénie accentuée, mais aussi nous demander si tout ce qui finit par être ainsi récupéré ne présentait pas, dès l’origine, une faiblesse interne qu’il est devenue de plus en plus possible d’exploiter. Même dans les milieux anthroposophiques, il a été décidé cette année de célébrer le grand initié français. Bien que cette commémoration puisse avoir du sens, il est nécessaire de faire remarquer que magnifier ainsi un personnage, parfois sans esprit critique, n’est pas sans présenter une certaine ambiguïté : c’est notamment oublier que toute personne qui a passé le seuil de la mort considère lui-même sa propre existence révolue comme un essai imparfait qu’il s’agira prochainement d’améliorer. Lorsque ceux qui restent sur la Terre décident de s’aveugler sur ces défauts, ces irréalisations partielles du projet d’existence initial, ils ne rendent pas service à cet être, bien au contraire.

Ainsi, il semble possible de prétendre, sans desservir l’esprit de Victor Hugo, que l’une des faiblesses internes qui s’exprime dans son oeuvre est justement ce lien à la question de la parole vivante. Nous pourrons plus facilement le faire comprendre par l’étude du poème dont est extrait la citation que nous mentionnions. Dans Suite, Victor Hugo procède en effet à un long et splendide éloge du mot. Nous y voyons comment l’auteur des Contemplations voudrait inviter l’humanité à retrouver, à éprouver de nouveau la spiritualité qui vit dans les mots. Cependant, de quoi est-il question lorsque Victor Hugo parle de mots ? Toute la difficulté de cette notion réside dans notre possibilité ou non de distinguer ici deux choses : le concept et le phonème. Le concept est l’être spirituel qui séjourne dans les phonèmes, mais il ne se réduit pas à l’enveloppe sonore ou graphique qui le contient. Comme l’écrit en effet Rudolf Steiner dans la Philosophie de la Liberté :

« On ne peut dire avec des mots ce qu’est un concept. Tout ce que les mots peuvent, c’est attirer l’attention de l’homme sur le fait qu’il a des concepts1. »

Tout le problème de Victor Hugo est que chez lui, le mot comprend à la fois le phonème et le concept, qu’il ne distingue pas toujours nettement l’un de l’autre. Certes, il ne cesse de viser ce dernier, mais il peut aussi lui arriver de le confondre avec ce qui n’est qu’un contenu conventionnel apporté par la langue et qui, à ce titre, ne vit pas dans le monde des Idées, mais loge dans le cerveau. Cette confusion est naturelle puisque notre vie terrestre et notre langage sont faits de ce mélange. Au fond, le mot est toujours un assemblage de ces deux réalités. Nous pouvons ainsi mieux comprendre ce que notre époque célèbre chez Victor Hugo en reprenant à son compte sa sentence que nous mentionnions : ce n’est nullement la vie spirituelle du mot mais son existence terrestre. Ce que l’on aime trop souvent chez ce poète, ce n’est pas tant sa tentative pour atteindre les concepts que sa jouissance des mots de la langue française dont les acteurs de la vie publique, journalistes, hommes politiques, etc., se gargarisent chaque jour voluptueusement.

Une image pourra nous aider à mieux nous représenter cette nuance. En effet, nous pouvons remarquer, dans le poème Suite, la métaphore de l’homme qui parle sous les traits du berger conduisant son troupeau :

« (…) ce troupeau de signes et de sons,

Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons (…)2. »

Or cette métaphore est profondément liée à une parabole de l’Évangile de Jean :

« Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix, et ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors. Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix3. »

Dans ces deux images, nous pourrions montrer qu’il est question du même thème : l’homme conduisant sa parole à la manière d’un berger. Cependant, un détail qui se révèle de grande importance, pour peu que l’on prenne la peine d’approfondir le contenu méditatif des images, différencie ces deux métaphores : dans celle d’Hugo, le berger marche derrière son troupeau, tandis que le bon berger de la parabole va devant lui. Si nous y réfléchissons, cette différence est parfaitement cohérente : ce que désigne ici Hugo dans l’activité parlante, c’est l’être physique de l’homme propulsant à travers les airs les sons qui constituent ce qu’il dit. Dans ce cas de figure, nous nous tenons effectivement derrière les mots que nous prononçons. En revanche, ce que veut évoquer le Christ n’est pas l’être physique mais le moi supérieur de l’homme qui, lui, précède chacun des propos que nous tenons. Notre être spirituel est au-devant de nous-mêmes dans chacune de nos paroles.

Ainsi, il est important de voir que Victor Hugo cherche cette vie du Verbe qui devance les mots, mais qu’il n’a, en quelque sorte, pas franchi le seuil qui l’en sépare. Comme un soleil qui transparaît faiblement derrière un écran de nuages opaques, la lumière des concepts affleure parfois à travers les mots jusqu’à la conscience du poète. Mais, à aucun moment, Hugo ne se plonge radicalement et définitivement dans cette vie spirituelle, qu’il ne perçoit que par transparence. Dans Suite, nous observerons ainsi comment chaque strophe correspond aux quatre éléments : l’eau, la terre, l’air, la lumière. Ce qu’entreprend Hugo, c’est une véritable traversée de la matérialité des mots jusqu’à son enveloppe la plus éthérée, afin de se hisser le plus haut possible hors de la coquille extérieure des concepts. Et ce n’est qu’au terme d’un ultime effort qu’il parvient à percevoir la source originelle de la parole : « Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu ». Si nous ne reconnaissons pas en quoi Hugo n’est pas complètement parvenu à franchir un seuil important, celui qui distingue les concepts des phonèmes, ce que fera en revanche peu de temps après lui Steiner dans la Philosophie de la Liberté, nous refusons de voir une faiblesse contre laquelle l’âme du grand poète a pourtant désespérément lutté durant toute son existence.

Grégoire Perra

Suite

Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.

La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ;

La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,

Frémit sur le papier quand sort cette figure,

Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,

Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ;

Créé par qui ? forgé, par qui ? jailli de l’ombre ;

Montant et descendant dans notre tête sombre,

Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ;

Formule des lueurs flottantes du cerveau.

Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.

Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,

Ou font gronder le vers, orageuse forêt.

Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.

Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,

S’offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante

Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ;

Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ;

De quelque mot profond, tout homme est le disciple ;

Toute force ici-bas a le mot pour multiple ;

Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,

Le creux du crâne humain lui donne son relief ;

La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ;

Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle ;

Les mots heurtent le front comme l’eau le récif ;

Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif

Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes ;

Comme en un âtre noir errent des étincelles.

Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,

Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;

Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.

Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme

Chacun d’eux du cerveau garde une région ;

Pourquoi ? c’est que le mot s’appelle Légion ;

C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,

Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse ;

C’est que, de ce troupeau de signes et de sons,

Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,

Naissent les cris, les chants, les soupirs , les harangues,

C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,

Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit ;

Et, de même que l’homme est l’animal où vit

L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,

C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.

Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.

Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris,

Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.

De l’océan pensée il est le noir polype.

Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,

Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,

On voit, parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges,

Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges.

Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant !

Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant

Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;

Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,

Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,

Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.

Cette toute-puissance immense sort des bouches.

La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches.

Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.

À son haleine, l’âme et la lumière aidant,

L’obscur énormité lentement s’exfolie.

Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ;

Caton a dans les reins cette syllabe : NON.

Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,

Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière :

Espérance ! – Il entr’ouvre une bouche de pierre

Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,

Et voilà que Don Juan pétrifié pâlit !

Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.

Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue.

Nemrod dit : « Guerre ! » Alors, du Gange à l’Ilissus,

Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus,

Et ce mot à jamais brille et se réverbère

Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,

Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,

Comme le flamboiement d’amour de l’infini !

Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle,

Le premier homme dit la première parole,

Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,

Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit :

« Ma soeur !

« Envole-toi ! plane ! sois éternelle !

Allume l’astre ! emplis à jamais la prunelle !

Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ;

Éclaire le dehors, j’éclaire le dedans.

Tu vas être une vie, et je vais être l’autre.

Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l’apôtre.

Surgis, effare l’ombre, éblouis l’horizon,

Sois l’aube ; je te vaux, car je suis la raison.

À toi les yeux, à moi les fronts. O ma soeur blonde,

Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ;

Avec tes rayons d’or tu vas lier entre eux

Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,

Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ;

Et sur l’homme emporté par mille essors farouches ;

Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour,

Pour prendre tous les coeurs, l’immense toile Amour.

J’étais même avant toi : tu n’aurais pu, lumière,

Sortir sans moi du gouffre ou tout rampe enchaîné ;

Mon nom est Fiat Lux, et je suis ton aîné ! »

Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s’en joue !

Quand l’erreur fait un noeud sans l’homme, il le dénoue.

Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr.

Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur,

Et Balthazar chancelle, et Jericho s’écroule.

Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule.

Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ;

Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu4.

1 Rudolf Steiner, Philosophie de la Liberté, traduction de Georges Ducommun, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève/Suisse, imprimé à Bienne (Suisse),1983, page 57

2 Victor Hugo, Les Contemplations, Suite, Éditions Le livre de Poche, Paris, 1991, ISBN : 2-253-01499-0, pages 39 à 42

3L’Évangile selon Jean, 10/1, La Bible de Jérusalem, traduite en français sous la direction de l’École biblique de Jérusalem, Éditions du Cerf, imprimé à Manchecourt, juin 2000, page 1811.

4 Victor Hugo, Les Contemplations, Suite, Éditions Le livre de Poche, ISBN : 2-253-01499-0, Paris, 1991, pages 39 à 42

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