Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Analyse cinéphilosophique du Choc des titans

La mort en ligne de mire

Dans ce film inspiré de l’antique légende de Persée, faisant ressurgir du passé des années cinquante l’art du péplum, on commence par suivre le destin de personnages qui ont tous une forme de contentieux personnels avec la mort. Nous apprenons ainsi que le soldat Draco, qui accompagne Persée dans son périple aux Enfers, a perdu sa fille lorsque celle-ci avait 16 ans. De même Iô, la nymphe qui le suit depuis sa naissance et le guide au travers des épreuves du film, déclare que sa jeunesse éternelle est une malédiction, puisqu’elle est condamnée à voir mourir tous ceux qu’elle aime. Le roi Acrisios, qui a fait le siège de l’Olympe autrefois, est quant à lui dans un état proche de la mort, puisqu’il vit à l’état de « lépreux » dans une caverne, marquée par les blessures de foudre que lui a infligée Zeus. Enfin, Persée lui-même, qui a vu mourir sa famille d’adoption, engloutie par les flots, tandis qu’il était réduit à l’impuissance. En résumé, chacun des personnages vit dans sa chair la condition mortelle de l’homme comme une inacceptable fatalité. Ainsi, nous comprenons mieux le conflit personnel qui oppose Persée à Hadès et qui sera le moteur du film. Cette thématique de la mort est relayée par toute une série d’images qui ont une valeur de symbole de mort : les démons d’Hadès, semblables à des chauves-souris des Enfers, les scorpions que l’équipée doit affronter dans le désert, les sorcières Thessaliennes qui prédisent à Persée sa propre mort, les Djinns, sorte de sorciers qui reculent l’échéance de leur fin en remplaçant peu à peu leurs membres par du charbon, devenant semblable à des troncs humains noircis, et enfin Méduse, femme serpent tapie au coeur des Enfers, changeant en pierres tous ceux qui osent la regarder en face, tout comme la mort qui est la figure de l’altérité pétrifiante absolue.

L’homme contre les dieux

Une autre thématique du film, dont on ne perçoit tout d’abord pas d’emblée le lien avec la première, est celle de la révolte contre les dieux. En effet, les hommes de ce film sont présentés comme des êtres qui ne peuvent plus supporter leur condition terrestre et aspirent à secouer le joug de leur sort en défiant leurs divinités. La ville d’Argos a franchi le pas et a envoyé ses soldats abattre la grande statue de Zeus, que nous voyons s’effondrer dans la mer au début du film. Cette image saisissante est une référence implicite à notre civilisation occidentale dans sa période actuelle, où la foi est malmenée par l’avènement de l’athéisme. Cette statue qui s’effondre ne peut que rappeler le « Dieu est mort » de Nietzsche, qui n’est pas un avis de décès, mais l’intuition philosophique d’un changement profond des mentalités modernes : au fond de lui-même, aucun homme ne peut prétendre authentiquement « croire » au sens où l’on croyait autrefois, puisque aucune certitude du divin ne s’impose désormais à qui que ce soit dans les profondeurs de son être. Cependant, le film nous apprend que cette situation irriterait les dieux, lesquels ne recevraient plus en offrande l’amour dont ils auraient besoin pour consolider et étendre leur pouvoir sur le monde. C’est pourquoi Hadès proposa à Zeus un marché : terroriser les hommes afin de les faire revenir à une religiosité plus fervente. Mais son vrai projet est en fait de parvenir à supplanter ainsi son frère, puisque les sentiments de terreur le renforcent lui seul et non Zeus, qui attend plutôt pour cela de la gratitude.

C’est dans ce contexte que nous voyons intervenir Persée, avec sa « doctrine » particulière consistant à ne vouloir s’appuyer que sur la part humaine de sa nature et refuser catégoriquement les bénéfices de sa part divine (puisqu’il est fils de Zeus). Là encore, nous pouvons reconnaître des échos philosophiques provenant du XIXe siècle, notamment ceux de Feuerbach ou de Marx, dont l’invitation à rejeter la religion s’accompagnait d’une prise de conscience de la valeur intrinsèque de l’homme et de sa condition sur Terre. Cependant, les péripéties du film nous montrent que Persée ne pourra tenir jusqu’au bout sa position radicale, puisqu’il devra finir par accepter l’arme divine que lui a offert son père, ainsi que d’autres présents. Les motivations qui le poussent à ce revirement sont intéressantes à analyser. En effet, il ne se résout à utiliser son épée magique, lors du combat contre le roi Acrisios, qui n’est autre qu’un représentant du pouvoir de la mort, que lorsque non seulement tous ses compagnons ont été tués les uns après les autres, mais aussi lorsque Iô, sa ravissante protectrice de sa destinée, vient également de trouver une fin tragique. Autrement dit, le film nous fait comprendre que si l’homme persiste trop avant dans l’attitude du refus de sa part divine, il ne peut que se trouver coupé de son propre destin et des autres.

Le film nous présente donc une sorte de dichotomie irréconciliable entre l’amour de la condition humaine et la dévotion envers les dieux. À la fin du film, Persée refuse ainsi la proposition de devenir un immortel, parce qu’il « a tout ce qu’il lui faut ici ». Ainsi, l’homme s’affirme dans un refus catégorique de la transcendance, tout en acceptant néanmoins quelques cadeaux des dieux pour s’accomplir sur Terre. On retrouve ici selon moi sous une forme simpliste la doctrine du philosophe Max Stirner, lequel essayait de montrer que les valeurs résident précisément dans l’humanité de l’homme, c’est-à-dire l’intérieur de lui et non en dehors. Il prônait ainsi un refus de toute transcendance par ouverture de l’homme à sa propre dimension intrinsèque.

La divinité qui est en Persée

Le film nous donne quelques fugitives informations sur cette nature divine que Persée refuse obstinément. Tout d’abord, nous voyons comment, enfant, il semble ressentir une forme d’oppression dans sa poitrine face au spectacle de l’orage traversé par des éclairs de foudre, comme un pressentiment de son affinité avec le pouvoir de son père dont il porterait la marque dans son coeur. Puis, lorsque devenu adulte il part en quête des sorcières thessaliennes et qu’un soldat entreprend de lui apprendre le maniement de l’épée alors que Persée voudrait se contenter de ses talents de pêcheur pour servir l’équipée, il révèle brutalement le « dieu qui est en lui » en se montrant d’une incroyable célérité et habilité au combat. Cette nature intrépide qui ignore la peur se manifestera à nouveau lors de son combat contre les scorpions dans le désert. Mais il semble que manifester peu à peu ce pouvoir intrinsèque qui l’anime ne soit pas l’unique processus qui travaille l’âme de Persée : il doit aussi et en même temps apprendre à le maîtriser. Le spectateur est amené à le comprendre lors de la scène où Persée et Io s’entraînent ensemble dans la cale du navire de Charon qui les achenine lentement jusqu’au royaume des morts. En effet, à l’issue du combat où Persée a réussi à jeter au sol sa compagne et semble s’approcher d’elle pour l’embrasser, celle-ci pose sa main sur sa poitrine en lui disant : « ease your storm ! », ce que l’impropre traduction française réduit à « calme tes ardeurs ! », alors qu’il s’agirait plutôt de « tempérer son orage intérieur », c’est-à-dire de se rendre maître de cette foudre intérieure qui l’anime. Ainsi, Persée apprend-t-il de Io comment devenir maître de lui-même, en dépit de cette prodigieuse énergie divine qui cherche à surgir de ses profondeurs. Cet apprentissage trouve selon nous son prolongement dans la manière dont Persée triomphe de Méduse : en évitant de la regarder directement dans les yeux, mais en suivant son reflet sur la surface interne polie de son bouclier en carapace de scorpion géant, symbole de la réflexion, de la pensée qui permet à l’homme de devenir souverain de sa propre intériorité.

Figures chrétiennes et mythologie grecque dans le Choc des Titans : la victoire sur la mort

En outre, ce film opère subrepticement une confluence entre certains symboles mythologiques et d’autres propres au Christianisme. En effet, le dieu Hadès a des allures manifestement sataniques. La nymphe de Iô a quelque chose d’un ange gardien, tant par la blancheur de sa robe que par son rôle auprès de Persée. Zeus, quant à lui, est un étrange Dieu d’amour qui, en l’occurrence, réclame et non donne de l’amour. Le terrible Krachen, que l’on voit surgir des fonds marins pour venir détruire la ville d’Argos, peut faire songer à la Bête apocalyptique montant de l’abîme. Le corps de serpent de Méduse fait songer au Lucifer du jardin d’Eden. Il y a aussi toute cette thématique de la victoire sur la mort, qui n’est pas sans rappeler le Christ vainqueur des puissances infernales après sa sésurrection. D’ailleurs, la Résurrection elle-même n’est-elle pas suggérée lors de la dernière image du film, qui nous fait voir Iô, revenue d’entre les morts par la volonté de Zeus, pour être la compagne de Persée ? Son apparition rayonnante sur un fond de ciel couchant n’est-elle pas en relation avec l’image du retour du Christ sur les nuées qu’évoque l’Évangile ?

Comme si ce qui manquait à la condition humaine pour être pleinement satisfaisante était ce pouvoir de résurrection du « Fils de Dieu ». Non pas Persée, mais en l’occurrence Jésus de Nazareth. Aussi, c’est bien une tentative de renverser le pouvoir de la mort, représenté par Hadès, que raconte le film. Pour cela, Persée par aux Enfers s’emparer du pouvoir pétrifiant de la mort afin de le retourner contre la mort elle-même (le Krachen qui est le fils d’Hadès). Hadès ne sera pas vaincu mais temporairement repoussé dans les Enfers, prêt à refaire surface dès lors que l’humanité s’affaiblira, mais avec la nette différence qu’il est maintenant établit qu’un homme a su vaincre la mort. Cette victoire d’un être humain sur la mort n’est-elle pas directement connectée à la thématique chrétienne de la puissance du Christ acceptant la condition humaine malgré sa nature divine pour délivrer l’homme de la servitude de la mort dans l’au-delà ? La seule différence consiste ici en ce que c’est bien du royaume des hommes et non de celui des ombres que Persée bannit Hadès.

La mort comme ennemie ?

En résumé, ce film synthétise selon moi une attitude de l’homme face à la mort assez problématique. En effet, il est compréhensible que la révolte de l’homme contre les dieux (contre la dimension transcendante de l’existence) provoque simultanément une aversion profonde contre sa condition mortelle : cette finitude est vécue comme un dernier vestige inscrit en nous de notre incomplétude au regard du divin, de l’absolu. Le sens de l’existence humaine désormais centrée sur elle-même vacille dès lors qu’on se voit confronté à la mort de ses proches et à la perspective de sa fin. Aussi peut-on comprendre la volonté farouche de défier cette toute-puissance de la mort elle-même, incarnée ici par Persée. Dans le contexte de notre époque, on pourrait retrouver cette attitude dans l’acharnement thérapeutique, ou bien dans ce qui anime certaines recherches scientifiques sur la longévité. Pourtant, l’attitude n’est parfois ni saine ni intelligente en ce sens qu’elle consiste pour certains, comme pour le héros du film, à avoir la mort comme ennemie. De même que les anti-avortements s’égarent parce qu’ils ont la vie en elle-même comme objectif, l’attitude de Persée consistant à combattre la mort en elle-même, sans tenir compte du fait que la vie et la mort sont toujours des propriétés du destin d’un individu, repose à mon sens sur une appréhension sans finesse de l’existence humaine.

Le film nous propose donc un choix entre deux alternatives somme toute peu enthousiasmantes. D’un côté la soumission aveugle aux dieux : une dévotion extatique où l’homme perds sa dignité, à l’image du « fanatique » incitant la foule d’Argos à livrer Andromède en sacrifice. De l’autre, l’homme assumant sa condition et refusant énergiquement la transcendance, comme Persée refusant la prière même dans les situations désespérées, mais soumis au pouvoir d’une mort qu’il ne peut que repousser temporairement. Entre les deux, ne peut-on cependant imaginer une autre attitude, celle de l’homme moderne voulant trouver un lien authentique et non asservissant à la dimension divine de son être et de l’univers, se refusant à le faire à travers une confession quelconque mais cherchant à tisser un lien qu’on pourrait peut-être qualifier de « religieux » à son propre destin ? Au cours d’une charmante conversation avec une amie, à qui j’évoquais quelques péripéties de ma vie, celle-ci me disait à quel point, selon elle, il fallait faire confiance aux épreuves de notre existence car « finalement nous n’avons que ça ». Elle voulait dire, je crois, que seul le fil de notre vie et sa cohérence profonde nous appartiennent vraiment, et non l’échafaudage culturel ou doctrinal par lequel nous pensons comprendre et maîtriser son sens. Toutes les religions et les doctrines spiritualistes nous entraînent en effet nécessairement dans des filets conceptuels qui nous arrachent l’attention que nous devons accorder à notre propre vie. Mais si c’est de l’attention à notre existence elle-même que surgit quelque chose de son sens, ne sommes-nous pas là en mesure de percevoir une dimension supérieure avec laquelle nous pouvons tenter de construire un rapport de respect et de dévotion qui n’aurait plus rien d’asservissant ?

Le Choc des Titans

Réalisé par Louis Leterrier
Avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes,

Titre original : Clash of the Titans
Long-métrage américain. Genre Fantastique, Aventure, Historique, Action
Année de production : 2009
Distributeur : Warner Bros. France

Synopsis : La dernière bataille pour le pouvoir met en scène des hommes contre des rois et des rois contre des dieux. Mais la guerre entre les dieux eux-mêmes peut détruire le monde. Né d’un dieu mais élevé comme un homme, Persée ne peut sauver sa famille des griffes de Hadès, dieu vengeur du monde des Enfers. N’ayant plus rien à perdre, Persée se porte volontaire pour conduire une mission dangereuse et porter un coup fatal à Hadès avant que celui-ci ne s’empare du pouvoir de Zeus et fasse régner l’enfer sur terre. A la tête d’une troupe de guerriers courageux, Persée entreprend un périlleux voyage dans les profondeurs des mondes interdits. Luttant contre des démons impies et des bêtes redoutables, il ne survivra que s’il accepte son pouvoir en tant que dieu, qu’il défie son destin et crée sa propre destinée.

Contrat Creative Commons
Analyse cinéphilosophique du Choc des titans by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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