Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Analyse cinéphilosophique de Prince of Persia

A première vue, le film Prince of Persia semble une simple adaptation à l’écran du célèbre jeu vidéo du même nom : entre les divers rebondissements et cascades d’un scénario truffé d’effets spéciaux, il est difficle de sentir la dimension d’une quelconque profondeur, tant nous sommes emportés d’une péripétie à une autre, sans avoir le temps de réfléchir. Et pourtant, une réflexion plus approfondie nous permet de déceler des contenus inattendus.

Dastan, celui qui fait sa propre destinée

Pour ce faire, il faut être attentif à la psychologie des principaux personnages. En premier lieu, il faut remarquer le caractère de Dastan, le héros du film, garçon des rues adopté par le Roi Sharaman après avoir assisté à un acte de bravoure au cours duquel Dastan prenait courageusement la défense d’un opprimé, victime d’une injustice de la soldatesque. Dastan est donc un être d’initiative. Il a du coeur et sait intervenir en prenant des risques. Ce trait de personnalité se confirme au cours du siège d’Alamut où, désobéissant aux ordres de son frère qui se lance dans une meurtrière attaque frontale de la ville sainte, Dastan entreprends en secret de son côté un assaut par une autre porte, ouvrant le passage à son armée et épargnannt ainsi des vies des deux côtés. Il possède également un comportement rebel et quelque peu marginal : nous apprenons que son bataillon est composé de soldats plus ou moins mercenaires peu enclins à la discipline. Et lui-même n’hésite pas à se mesurer à ses compagnons dans des rixes au cours duquel il néglige totalement son titre de prince adoptif. Enfin, il a la particularité physique d’être capable de sauter et de rebondir avec une extrême dextérité et agilité, calculant avec précision chacun de ses sauts, anticipant ses actions avec une audace déconcertante pour ses poursuivants ou ses ennemis. Cet ensemble nous révèle donc un personnage dont la force de personnalité est bien trempée dans sa raison et dans sa volonté. Son être est en quelque sorte toujours projeté vers l’avant, vers l’avenir. Il est imprévisible et provoque les événements bien plus qu’il ne les subit. En ce sens, on pourrait parler d’une figure prométhéenne, suivant le sens de l ‘étymologie du nom de ce Titan qui « pense avant ». Ajoutons également que Dastan a toutes les caractéristique de l’adolescent, malgré son âge avancé : fort en gueule, téméraire, mais complètement désemparé face à la rencontre de l’autre sexe dont il est même dit qu’il n’a aucune expérience.

Tamina, ou l’acceptation du destin

La princesse d’Alamut semble quant à elle dessiner des qualités d’âme parfaitement à l’opposé de celles de Dastan. Elle est avant tout prêtresse, c’est-à-dire qu’elle cultive une attitude d’ouverture et d’acceptation des événements qui lui sont envoyés par le destin. Nous apprenons, au cours de l’aventure que, petite fille, elle a fait le don de sa vie pour sauver l’humanité d’une punition cosmique envoyée par les dieux : les sables du temps. Ainsi, c’est une propension au sacrifice dont Tamina fait preuve, allant jusqu’à provoquer sa propre mort pour permettre à Dastan d’accomplir sa mission. La complémentarité de Dastan et Tamina se manifeste ainsi dans la différence de leurs rapports à leurs vies respectives. Pour Tamina, la conscience de devoir suivre et reconnaître une destinée écrite à l’avance est son axe fondamental. Dastan, quant à lui, estime que « nous faisons notre propre destinée ». L’attitude de Tamina peut être mise en rapport avec le « Inch allah » des musulmans, ou la reconnaissance de la nécéssité karmique des religions orientales. Il ne s’agit pas d’un simple fatalisme, mais de savoir reconnaître dans le cours des événements de notre existence une forme de sagesse supérieure qui nous façonne avec bienveillance. Mal comprise, il est cependant notoire qu’une telle conception de la vie peut entraîner une déplorable passivité intérieure. L’attitude de Dastan est quant à elle plus proche de notre conception occidentale de la vie consistant à prendre en main son destin, à se projeter soi-même dans l’avenir et modeler les conditions de son existence. Mais poussé à l’excès, cette conception ne risque-t-elle pas de conduire également à un excès nuisible, à savoir une fermeture égocentrique, une incapacité à devenir autre chose que ce que l’on a décidé d’être ? Une attitude saine consisterait plutôt selon nous en un équilibre entre les deux, c’est-à-dire de pressentir ce qui en nous et dans notre vie veut advenir, veut prendre racine dans le monde, pour s’employer avec énergie à le réaliser. C’est ce que l’on fait par exemple quand on cherche sa vocation professionnelle et qu’on s’efforce de suivre le chemin nécessaire pour se former.

Quoique nous ayons très peu de compréhension à notre époque et dans notre culture occidentale pour le comportement de Tamina que nous qualifierions volontiers de résigné ou fatataliste, peut-être pouvons nous essayer de comprendre en quoi l’acceptation des événements de la vie est aussi une ouverture intérieure, une manière de grandir et d’évoluer au contact de la vie dont on pressent la sage cohérence ? La princesse d’Alamut vient selon nous compléter le caractère du prince Dastan. Mais les deux opposés doivent apprendre à se rencontrer et à s’apprécier au delà de leurs dissemblances.

Sharaman, le prêtre-roi

Dans le personnage du vieux roi Sharaman semble s’esquisser quelque chose de cette union à venir de Dastan et Tamina. En effet, celui-ci est à la fois un monarque conquérant et un homme soucieux de religion, priant pour que l’union entre ses fils préserve son empire. Il est aussi un être capable de pressentir les dons, les aptitudes, les promesses et les destinées des autres hommes. Ainsi, c’est parce qu’il pressent dans le geste d’insoumission de cet enfant des rues la grandeur d’un roi qu’il décide d’adopter Dastan. De même, lorsqu’il arrive après la prise d’Alamut, c’est lui qui propose, contre toute attente, le mariage de Dastan et Tamina. Comme s’il pressentait non seulement l’importance de cette union, mais aussi qu’il entendait quelque chose de cet « appel unissant ces deux âmes par delà les siècles » (comme le dit la voix off en début et à la fin du film). Cet prescience du devenir des êtres se manifeste encore une fois lorsqu’il dit à Dastan qu’il a certes agi avec courage en lançant son attaque contre la ville, mais que s’opposer en amont à cette conquête eut été faire preuve de grandeur. Pour cela, il eut non seulmement fallu que Dastan sache écouter son sens de la justice, mais qu’il apprenne aussi à écouter son coeur, c’est-à-dire de percevoir cette voix de la « conscience spirituelle » capable de pressentir le bien fondé d’une action au delà du jeu parfois trompeur des apparences. Celle-ci aurait en effet pu lui apprendre que l’accusation de trahison contre Alamut n’était qu’un complot ourdi par son oncle Nisam et ne reposait sur aucun élément probant. Mais pour cela, il eut fallu que l’union mystique de Dastan et Tamina soit réalisée, c’est-à-dire que l’impulsion vers l’avenir ait été intériorisé dans l’âme. Ou, dit de manière plus simple, que Dastan ait appris a écouter son coeur avant d’agir.

Tus, le dialogue du coeur et de la raison

C’est à un tel apprentissage de la voix de son coeur que devra se livrer Tus, le frère ainé devenu roi après l’assassinat de Sharaman par Nisam au début du film. En effet, Tus offre le meilleur exemple de cette conjugaison de l’esprit d’initiative et de l’acceptation du destin par l’écoute de la voix du coeur. Tandis qu’il écoute Dastan qui dénonce le complot de son oncle, et ce dernier lui soufflant de prendre des mesures punitives contre la rébellion de son frère, Tus semble en proie à un terrible conflit entre son coeur et sa raison, sa confiance en son frère et les raison en apparence valables que lui donne son oncle. Pourtant, la bonne attitude ne consistera nullement pour lui à choisir l’une au détriment de l’autre. En effet, écouter sa raison sans tenir compte de la voix du coeur est le meilleur moyen de devenir prisonnier des apparences trompeuses des situations. Mais écouter son coeur sans réfléchir reviendrait également à une attitude de soumission aux oracles et aux prémonitions. Tus choisit une voie médiane juste, à savoir de vérifier les sources qui ont conduit à la décision de prendre Alamut, et d’interroger l’espion qui en est à l’origine. Ainsi, le futur roi fait preuve d’une sagesse consistant à allier la voix du coeur à l’exercice de la raison, grâce à un fort sens de l’à-propos. En effet, pour prendre une décision juste, on ne peut simplement s’abandonner à une intime conviction irréfléchie, pas plus qu’on ne peut suivre des preuves ou des arguments logiques qui n’entraînent pas l’adhésion. Mais il faut que la concordance des éléments dont on dispose pour juger forge l’intime conviction de l’âme. Tus réalise ainsi dans sa propre intériorité l’union de ce que représentent Dastan et Tamina.

L’ordre des Hassanssins

Mais une mauvaise façon de conjuguer le sens de l’initiative et l’acceptation du destin, le coeur et la raison, peut aussi consister à se livrer tout entier à des prémonitions , des voyances ou des oracles de toutes sortes, pour ensuite les suivre à la manière d’un exécutant. C’est ainsi que semble agir dans le film l’Ordre des Hassanssins, cette mystérieuse confrérie d’assassins lancée aux trousses de Dastan. En effet, ceux-ci se livrent à la fois aux arts du combats et à la pratique de la transe, comme des derwichs tourneurs. Ils peuvent ainsi pressentir les destins des autres et avoir des « visions de mort » de ceux qu’ils recherchent, tout en étant aussi agiles et dextres au combat que peut l’être Dastan. Les Hassanssins représentent donc une sorte d’union dévoyée de Dastan et Tamina, l’adversaire par excellence du couple et de sa quête.

Ces personnages nous rappellent qu’il existe autour de nous des êtres qui ont la prescience des destinées des autres et qui peuvent tenter d’en profiter. Par exemple, lorsqu’ils découvrent qu’une rencontre est susceptible de transformer une personne inoffensive en redoutable adversaire, leurs manigances pourront consister à contrecarrer le lien naissant à un moment où il est encore fragile. Même s’ils ne sont pas nécessairement vêtus de robes noires comme dans le film, de tels sorciers existent bel et bien, mais nous n’avons malheureusement pas toujours les yeux assez ouverts sur leurs sombres agissements.

Le poignard magique et les forces du corps éthérique

En revanche, le poignard magique enfermant les « sables du temps », qui permet d’inverser le cours du temps et remonter une minute en arrière est comme la réalisation symbolique juste de cette union. Celui qui presse le bouton de la dague et libère le sable peut ainsi voir dans quelle direction le conduit une situation ou une décision, afin d’agir en conséquence. Il lui est donc possible de se situer par rapport aux actes qu’il se propose d’accomplir, de jauger ces moments de la vie où différentes directions sont possibles. Et de faire ainsi un choix en son âme et conscience. Le graphisme qui accompagne la manifestation des pouvoirs magique du poignard est surprenant par la sagesse ésotérique dont il témoigne. Celui qui presse le bouton de la dague est en effet comme arraché à son propre corps et devient une sorte de spectateur du cours inversé des événements. Ce corps fantomatique témoin de la scène est parcouru de veines de feu et de lumière, comme si les scénaristes avaient voulu signifier une libération de ce que l’ésotérisme appel le « corps etherique », ou « corps de vie », ou encore « corps de temps ». On nous apprend en effet, que c’est une telle libération du corps éthérique lors de chocs violents ou de peur de mourir qui permet à certains êtres humains d’assister à la vision rétrospective de leurs vies et de revenir profondément modifiés par ce qu’ils ont contemplé.

C’est précisément ce que devra faire Dastan à la fin du film. En effet, lors de l’affrontement final qui l’oppose à Nisam à proximité du sablier des dieux, la libération des sables du temps le ramène loin en arrière dans le temps, jusqu’à cet instant fatidique où il s’empare de la dague magique en entrant dans la cité d’Alamut. Il est donc renvoyé à un moment de son aventure où plusieurs directions sont encore possibles : soit achever la conquête de la ville, soit reconnaître l’erreur de cet assaut et démasquer le complot de son oncle. En fait, il n’est rien de véritablement magique à cette décision. Dastan doit reconnaître ce que lui dit son coeur depuis que la décision de conquérir Alamut par les armes a été prise : que cette résolution était mauvaise. Le pouvoir des sables du temps lui ont simplement permis d’avoir la vision prophétique de ce que son coeur lui criait sourdement.

Une sagesse qui glisse sur l’âme

Le film est également étonnant par le choix du théâtre où se déroule cette histoire : la Perse, l’empire des rois conquérants et des mages, des astrologues capables de lire dans les arcanes des destinées et des guerriers au courage indomptable. On voit donc comment le film Prince of Persia semble contenir une profonde sagesse de la vie, qu’une approche superficielle aurait pu négliger tant cette oeuvre semble au premier abord relever du simple film d’action. Et pourtant, force est de constater que l’on pourrait facilement passer à côté d’un tel trésor, en raison de la manière dont le film semble passer rapidement d’une allusion à une autre sans provoquer la réflexion. Tout se passe comme si la dimension philosophique et ésotérique était comme retenue captive des images et des symboles mis en place. Incapables d’en extraire un début de signification lui permettant de mettre en route sa réflexion, le spectateur est comme un rocher sur lequel vient se briser une vague de sagesse qui ne le pénètre pas. Il assiste à cette histoire complexe mêlant complot, amour, magie, cascades et décors orientaux sans être véritablement interpellé, mais seulement séduit. La sagesse du film glisse sur sa conscience béatement émerveillée par les images et les péripéties des personnages.

Personnellement, je crois qu’il faut prendre profondément au sérieux cette coexistence de plans qui ne parviennent pas plus à communiquer au cinéma. D’un côté une histoire que l’on suit avec intérêt pour la seule jouissance sensible et émotionnelle qu’elle procure. De l’autre, un contenu symbolique profond qui reste cependant invisible à l’arrière plan tant qu’un travail d’herméneutique ne l’aura pas mis en évidence. Et en fin de compte, des oeuvres cinématographiques qui ne communiquent aucun contenu aux spectateurs, parce qu’elles ne se sont donné à aucun moment les moyens de provoquer cette interpellation par laquelle ils pourraient sentir qu’un propos leur est « personnellement adressé », que c’est de leurs vies même qu’il s’agit par delà la distance de la fiction et du divertissement, comme savaient le faire les grands maîtres du théâtre et de la peinture.

Symopsis :

Date de sortie cinéma : 26 mai 2010
Film disponible en DVD le : 29 septembre 2010
Film disponible en Blu-ray le : 29 septembre 2010

Réalisé par Mike Newell
Avec Jake Gyllenhaal, Gemma Arterton, Ben Kingsley, plus

Titre original : Prince of Persia: The Sands of Time
Long-métrage américain . Genre : Aventure , Action
Durée : 02h06min Année de production : 2010
Distributeur : Walt Disney Studios Motion Pictures France

Synopsis : Un prince rebelle est contraint d’unir ses forces avec une mystérieuse princesse pour affronter ensemble les forces du mal et protéger une dague antique capable de libérer les Sables du temps, un don de dieu qui peut inverser le cours du temps et permettre à son possesseur de régner en maître absolu sur le monde.

Contrat Creative Commons
Analyse cinéphilosophique de Prince of Persia by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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