Publié par : gperra | 27 décembre 2010

Songe d’une Réminiscence

En entrant par hasard dans la ville, quittant le vert profond de sa forêt natale, l’enfant n’avait fait que suivre, sans trop savoir pourquoi, les reflets fuyants du soleil qui serpentaient dans l’eau trouble des ornières.

À peine l’eurent-ils aperçu que les villageois le prirent sous leur protection et se chargèrent de son éducation.

Au tout début, son âme émerveillée prenait encore plaisir à somnoler dans les bras enchantés de la nature rieuse, laissant ruisseler sur ses lèvres charnues les rayons sucrés de midi et la brise espiègle soufflant du lointain. Mais, à mesure que les garçons des rues l’enseignaient, il décidait de s’éveiller : comme un prisonnier cherchant à s’enfuir d’un rêve qu’il ne comprend pas, il écarta la terre et creva la roche pour se frayer un chemin vers le ciel. Il fit craquer l’écorce et arracha son visage englué dans la sève. Il rompit le charme qui emmaillotait ses muscles dans la chaleur épaisse d’un sang trop rouge et trop sombre de bête indomptée où, longtemps, il avait été soumis à de terrifiants désirs de colère.

Puis il tenta de rejoindre l’univers des hommes, leurs mots et leur art de battre le fer : il fut capable de couler l’or précieux de l’intelligence et de modeler le cuivre roux de la fantaisie, préservant cependant avec vigilance au fond de son être la question sacrée de sa provenance inconnue. Sur son front de jeune homme, tel un indice offert à ceux qui savaient observer, semblait luire l’éclat atténué d’une étoile majestueuse dissimulée quelque part au creux de ses souvenirs perdus.

Un soir, d’innombrables années plus tard, s’étant hissé jusqu’aux murailles de la cité, il regarda la forêt. Le soleil rouge du couchant se faufilait au travers des troncs noirs. Le vieux maître se souvenait encore être un jour sorti de ce ventre de fougères. À ce moment, envahissant soudainement son crépuscule, il vit surgir de nulle part d’autres paysages où, il en eut immédiatement l’énigmatique certitude, il avait jadis vécu, aimé et pensé, des millénaires auparavant : couleur de matin argenté, foulard de soie jaune autour du cou d’une jeune fille, colonnes de bois impassibles englouties par l’eau salée et palais de feuilles gigantesques dans le brouillard opaque. Il se sentit choir et descendre pas à pas en lui-même. Il sombra dans un sommeil sans âge. Son regard se perdit dans les flammes d’un grand brasier !

Quand il se réveillera, plus rien de tout ce qu’il a appris ne lui reviendra en mémoire, si ce n’est le langage du soleil quand il serpente dans l’eau trouble des ornières…

Contrat Creative Commons
Songe d’une Réminiscence by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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