Publié par : gperra | 27 décembre 2010

Songe de la Mort

Il s’était effondré quelques instants plus tôt et n’avait désormais aucune sensation. Il ne savait plus rien de l’odeur des gazes lacrymogènes, des combats sur les barricades ou de l’éclat blanc du sable dévêtu de ses pavés. Une dose massive d’encre noire avait comme infiltré ses nerfs optiques irrémédiablement endommagés.

À dire vrai, l’idée de sa propre fin n’avait pas eu le temps de lui traverser l’esprit. Il n’avait pas le moindre souvenir de sa vie ou de ce sentiment d’identité que lui procuraient autrefois son corps et les cigarettes sans filtres. Il n’avait envie de rien, ni de prendre le métro pour aller rejoindre son amie, ni de faire craquer les os de ses doigts pour s’assouplir les articulations, ni de se venger ; peut-être seulement d’un copain qui demain viendrait laisser courir sa main sur le bois bon marché de son cercueil…

Comme une flaque de sang allant s’élargissant sur le goudron couvert de givre, un premier souvenir macula l’obscurité profonde dans laquelle son existence s’était effacée à jamais : il revit fondre sur son crâne la lourde masse oblongue et métallique, ce regard terne et bilieux qui le braquait sous le casque du fonctionnaire républicain en service commandé.

Puis d’autres images se profilèrent, fragments éclatés d’une vie abattue en plein vol : un visage de révolutionnaire sud-américain dessiné avec de la craie rouge sur le mur décrépi de sa chambre de bonne, une lampe à pétrole éclairant insuffisamment la grange désaffectée où il venait passer ses vacances, le murmure d’une rivière et le refrain d’une chanson de Lennon, une invitation à faire l’amour comprise un instant trop tard… Autant d’éléments que le rapport d’autopsie, administrativement nécessaire pour classer l’affaire, ne prendrait pas en considération.

Soudain, tel un coup de projecteur traversant les barbelés de sa conscience, une raie de lumière blanche creva son âme de part en part et en délogea une forme limpide comme le cristal qui y miroitait dans les ténèbres. La chrysalide irrigua de clarté les nervures de ses ailes transparentes et s’élança alors majestueusement dans la nuit, esquissant la première révolution d’une longue spirale de reconnaissance en direction des étoiles tandis que l’écho de son vol gagnait l’immensité libre…

Contrat Creative Commons
Songe de la Mort by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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