Publié par : gperra | 27 décembre 2010

Shakespeare et le mystère des Sirènes

Une étude du Le Marchand de Venise, du Songe d’une nuit d’été et d’Antoine et Cléopâtre.

Chez la plupart des poètes de la Renaissance apparaît une référence littéraire d’une grande importance : Cupidon1. Comme une résurgence de l’Antiquité, ce personnage semble véritablement hanter les pensées et les sentiments des hommes de lettres de ce temps, de ceux qui jettent les bases de la nouvelle civilisation qui est en train de naître au sortir du Moyen-Âge. Ce dieu de l’amour est en effet l’occasion de magnifier, d’exalter la passion amoureuse et sensuelle trop longtemps tenue en bride et réprimée par l’Église, comme on s’en aperçoit par exemple en lisant les Amours de Ronsard. Mais cette explication ne révèle qu’un aspect des choses. En effet, qu’un personnage littéraire fasse ainsi son apparition simultanément dans les consciences des hommes d’une même époque doit nous inviter à nous demander de qui il est la figure, de quel être spirituel il est l’expression…

Comme une sorte de leitmotiv, il n’est presque pas de pièces de l’auteur élisabéthain qui n’évoquent ce Génie ailé tirant ses flèches d’or. Mais à la différence de ses contemporains, Shakespeare semble chaque fois inviter à réfléchir sur l’ambivalence de cette divinité étrange. Comme si se cachait pour lui derrière cet Éros gréco-latin quelque chose qui aurait dû éveiller notre vigilance, voire notre prudence… Quel est donc le problème que Cupidon pouvait ainsi poser à Shakespeare, tandis qu’il n’inspirait qu’admiration et dévotion chez ses contemporains les plus avancés ?

Deux attitudes face au spectacle du ciel étoilé :

Cupidon est-il le dieu de l’amour ou celui du désir ? À quoi pouvons-nous distinguer ces deux sentiments, tant ils apparaissent si proches dans notre vie ? Quoiqu’il s’agisse d’une question légitime, elle conduit presque inévitablement et qu’on le veuille ou non à des dichotomies moralistes stériles entre amour spirituel et désir sensuel, platonique ou charnel, etc. Dans les pièces de Shakespeare, elle est pourtant posée de façon récurrente, lancinante. Mais chez cet auteur, elle ne relève pas seulement de la psychologie et de la morale : elle concerne le monde spirituel depuis ses origines. Car Cupidon est à la fois le gardien de l’énigme des étoiles et du mystère du désir.

Qu’éprouvons-nous en regardant les étoiles qui scintillent la nuit ? Pour les hommes du Moyen-Âge, le monde spirituel lui-même s’identifiait à ce spectacle grandiose. Le contempler, se laisser envoûter par sa beauté insondable, c’était se relier à un plan supérieur de l’existence. Si par une belle nuit sans nuages nous faisons l’effort de retrouver ce que les hommes de ces époques révolues ont pu ressentir lorsqu’ils regardaient le firmament, peut-être serons-nous amenés à distinguer en nous-mêmes deux sortes de sentiments. Le premier : la fascination qu’exerce le fourmillement de blancheur qui se déploie au-dessus de nous, la sensation étrange d’être ravi à soi-même par cette splendeur hypnotisante. Le second : quand se joint à la contemplation l’observation rigoureuse – parfois seulement pendant quelques fugitifs instants – l’impression profonde qu’à travers les formes des constellations s’expriment des forces que notre cœur peut percevoir et reconnaître avec des yeux invisibles. Par exemple, la majestueuse forme du Lion qui en hiver resplendit comme une immense poitrine d’or et de courage qui s’élance vers le monde. D’un côté la séduction sensible de la totalité confuse du ciel étoilé, de l’autre un langage de formes précises qui parlent en secret à l’âme.

Au Moyen-Âge, ces deux formes d’observation étaient encore intimement mêlées : on ressentait et voyait en même temps les astres. Mais avec la révolution copernicienne et le changement des mentalités qui s’est produit, le regard de l’âme s’est peu à peu assombri, tandis que la fascination sensible s’est accrue unilatéralement. Il est significatif de retrouver chez le philosophe Kant cette dernière attitude poussée à l’extrême et diamétralement opposée dans sa philosophie à l’expérience intérieure que nous pouvons avoir dans la vie morale :

« Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi2. »

Ce qui s’exprime à travers cette phrase de Kant est le fait que notre vie intérieure a radicalement cessé de percevoir quoi que ce soit du secret des étoiles. Malgré le lyrisme poétique apparent du philosophe de Koenigsberg,, il ne faut pas s’y tromper : seule la splendeur sensible du ciel étoilé ravit son âme et lui fait éprouver ce qu’il nomme le sentiment du sublime3.

L’harmonie des sphères, le calme du corps :

À l’époque de transition où Shakespeare écrivait ses pièces, aucune attitude n’avait pris le pas sur l’autre. Il était encore possible d’inviter à préserver, à maintenir et à développer ce sens intime d’une perception spirituelle du cosmos, conjointement au développement de notre observation sensible à laquelle allaient s’employer Galilée et ses successeurs. C’est à cet équilibre possible entre ces deux formes de perception des cieux que fait référence, dans Le Marchand de Venise, le moment où Lorenzo enseigne à Jessica le secret de l’harmonie des Sphères. De cette scène, nous pouvons dire qu’elle est une sorte d’archétype, de modèle exemplaire donné à notre époque de civilisation à ceux qui, regardant les étoiles, veulent apprendre leur mystère :

« Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc ! Venons nous y asseoir, et que les sons de la musique glissent jusqu’à nos oreilles ! Le calme, le silence et la nuit conviennent aux accents de la suave harmonie. Assieds-toi Jessica. Vois comme le parquet du ciel est partout incrusté de disques d’or lumineux. De tous ces globules que tu contemples, il n’est pas jusqu’au plus petit, qui, dans son mouvement, ne chante comme un ange, en perpétuel accord avec les chérubins aux jeunes yeux ! Une harmonie pareille existe dans les âmes immortelles4 . »

Comme l’indique Lorenzo à Jessica, nous devons commencer par contempler la lumière du firmament. Mais nous devons ensuite être attentifs à ce sentiment de calme profond qui nous envahit et dans lequel ne s’exprime pas seulement quelque chose de subjectif. C’est le calme de la nuit elle-même qui glisse jusqu’à nous dans la lumière argentée. Si nous approfondissons ce sentiment, nous pourrons reconnaître que ce calme est traversé par quelque chose de comparable à une harmonie dont le mouvement des astres est l’expression. Là s’expriment les Hiérarchies célestes, jusqu’aux Chérubins dont Shakespeare nous dit qu’ils ont de « jeunes yeux ». En effet, que regardent ces Chérubins qui régissent les mouvements de l’univers depuis des millions d’années, sinon quelque chose qui rajeunit sans cesse leur regard à mesure qu’ils le contemplent ?

Quel est le rapport du calme et de la musique des Sphères ? Dans une conférence du 18 décembre 1921, Rudolf Steiner développe une idée qui peut nous aider:

« Quand, par une méditation appropriée, on parvient à percer en quelque sorte les représentations de la mémoire, à écarter ce qui nous sépare du corps éthérique et du corps physique intérieurement, et qu’on arrive ainsi à regarder au fond du corps éthérique et du corps physique, de manière à percevoir ce qui se trouve au-dessous du seuil de la conscience : dans ce corps éthérique et dans ce corps physique, on entend alors une résonance. Il s’agit de la résonance de la musique des sphères, dont l’homme s’est imprégné pendant sa vie entre la mort et une nouvelle naissance, lorsqu’il se préparait dans le monde spirituel divin à son incarnation dans l’héritage physique venant de ses parents et ancêtres, ici dans le monde physique5. »

Au fond du corps éthérique et du corps physique, l’âme a apporté quelque chose qui porte la marque de la musique des Sphères. Cette résonance est le calme. Le calme est un écho des étoiles. Effectivement, où sur Terre faisons-nous l’expérience du calme ? Dans notre corps ! Dans le troisième des six exercices, Rudolf Steiner invite à le ressentir de la manière suivante :

« (…) on pourra, par une attention subtile, découvrir en soi, dans son corps, un état de calme intérieur6. »

Le corps est naturellement et profondément imprégné de calme. L’âme venant des mondes divins avant la naissance l’a imprégné de l’harmonie céleste où elle baignait. L’entendre, c’est percevoir ce calme profond où la musique des Sphères se complaît.

La transparence du corps et le courant des Rose-Croix :

Mais nous faisons également l’expérience que quelque chose en nous forme comme un obstacle à cette perception :

« (…) tant que cette argile périssable la couvre de son vêtement grossier, nous ne pouvons l’entendre7.” »

La plupart des commentateurs comprennent mal ce passage. Ainsi Paul Arnold dans Clef pour Shakespeare8,. Il fait l’interprétation suivante : Lorenzo expliquerait à Jessica que l’enveloppe corporelle de l’homme est ce qui l’empêche de percevoir la musique qui retentit là-haut dans les cieux. Il croit ainsi pouvoir inscrire Shakespeare dans la tradition de négation du corps qui s’est exprimée à travers l’Église et trouve ses justifications lointaines dans les écrits de Platon. Pourtant, à aucun moment Shakespeare ne désigne le corps comme ce qui empêche d’écouter la musique des Sphères, mais bien plutôt l’« argile périssable ». En fait, nous ne pouvons comprendre de manière juste cette image que si nous faisons l’effort de distinguer entre le corps de l’homme et sa matière. La matière recouvre notre corps comme un manteau. Mais le corps ne se réduit pas à la matière qu’il contient. Nous pouvons même dire qu’elle constitue un élément étranger qui lui a été incorporé. Dans les Mystères de la Genèse, Rudolf Steiner évoque ainsi le fait que la poussière terrestre a été insufflée à l’intérieur du corps humain :

« Au corps astral tel qu’il était auparavant, traversé des courants issus des mondes stellaires qui l’édifiaient, succéda un autre corps astral pénétré par l’influence luciférienne. La conséquence en fut que le corps humain, fait d’air et de chaleur, se contracta et continua à se durcir. C’est seulement cette nouvelle densification qui fit apparaître ce qu’on peut appeler l’homme de chair9. »

À un corps tissé d’air et de chaleur succéda un corps de chair pénétré de matière terrestre. C’est pourquoi nous devons purifier notre corps de la matière, comme veut le faire Titania pour Bottom dans le Songe :

« (…) je saurai si bien purifier ta mortelle épaisseur qu’on te verra marcher comme un esprit de l’air10. »

Sous l’action magique de Titania, le corps de Bottom deviendrait léger et transparent comme l’air. C’est-à-dire qu’il redeviendrait ce corps d’air et de chaleur qu’il était avant l’intervention luciférienne. Ce thème de la transparence du corps, que nous voyons occuper la trame secrète des pièces de Shakespeare, est donc loin d’être une simple métaphore. Car il rattache de façon précise l’auteur élisabéthain à ce qui est peut-être l’un des plus grands secrets du courant ésotérique rosicrucien. En effet, Rudolf Steiner révèle que lors de son incarnation au XIIIème siècle, le jeune homme qui allait devenir le grand initié Christian Rose-Croix a subi une sorte de mort initiatique au cours duquel son corps est devenu complètement transparent :

« Il arriva que le treizième [Christian Rose-Croix éduqué par douze instructeurs] refusa toute nourriture et se mit à dépérir. Alors se déroula un événement qui ne put se passer qu’une fois dans l’histoire. (…) Au bout de quelques jours le corps du treizième devint tout à fait diaphane et durant des jours il fut comme mort. (…) Cet état toucha à sa fin et l’âme du treizième s’éveilla comme renouvelée, entièrement transformée. Son corps aussi fut stimulé et cette stimulation du corps devenu diaphane ne peut être comparée à rien de connu11. »

En déployant cette image de la transparence du corps, Shakespeare signifie ainsi qu’il était au fait de cet événement grandiose et mystérieux que le maître du courant spirituel occidental avait vécu. Quand Titania se propose d’épurer le corps de Bottom pour le rendre aussi léger que celui des esprits de l’air, cette image vise discrètement l’état de transparence de la corporéité atteinte par Christian Rose-Croix lui-même. Elle désigne un effacement de l’influence luciférienne originelle sur la chair.

L’écran de la matière, le contre-chant de la Sirène :

Pour reprendre l’expression de Shakespeare, l’argile dont est empli le corps (et non le corps lui-même) obstrue l’écoute de notre être qui porte la marque du monde des étoiles. Mais d’où vient cette propriété de la matière de faire ainsi obstacle ? Dans un passage du Songe d’une nuit d’été dont on n’a sans doute pas suffisamment pressenti l’importance, Shakespeare nous donne la clef de cette énigme. Il évoque l’existence d’une sorte de contre-chant à la musique stellaire des Hiérarchies. Il s’agit du moment où Obéron explique à Puck la généalogie de la fleur magique de la pièce, cette plante qui éveille les désirs et provoque toute une série de situations sentimentales enchevêtrées :

« Te souviens-tu d’un jour où, assis sur un promontoire, j’écoutais chanter une Sirène perchée sur le dos d’un dauphin ? Son chant était si mélodieux, si suave, qu’il rendait courtoise la mer insolente et que, pour mieux entendre sa musique, certains astres éperdus se ruaient hors de leur sphère12. »

Obéron évoque ici l’existence d’une Sirène qui, dans un temps reculé, a attiré par son chant certaines étoiles. Il laisse donc entendre que se serait produit dans l’univers des origines un événement semblable à l’émission d’un chant musical dont l’action aurait en quelque sorte consisté à créer un puissant pôle d’attraction cosmique. Il existe un passage des Noces Chymiques de Christian Rose-Croix qui semble directement lié à cette image du Songe. À la fin du voyage initiatique qui nous est décrit dans ces Noces, le texte fait la description d’un chant de Sirènes dont le thème est l’amour :

« Ayant navigué ainsi par delà le lac, nous franchîmes un détroit et parvînmes à la mer ouverte. Là, des sirènes, des nymphes et des déesses de la mer nous attendaient (…). Puis les nymphes se rangèrent en cercle autour et chantèrent d’une voix douce : (…)

Rien de meilleur n’est sur terre

Que le bel et noble amour ;

Par lui nous égalons Dieu (…)

En écoutant ce chant mélodieux, je compris parfaitement qu’Ulysse eût bouché les oreilles de ses compagnons, car j’eus l’impression d’être le plus misérable des hommes en me comparant à ces créatures adorables13. »

On comprend généralement ce passage comme l’expression de la force d’amour universelle qui traverserait la Création. Ainsi de Paul Arnold dans l’ouvrage que nous avons cité, ou encore de l’anthroposophe René Quérido dans sa conférence sur Shakespeare de décembre 1989 prononcée à Chatou, reprenant sans doute sur ce point les conclusions d’Arnold sans plus d’examen. Mais c’est oublier qui chante cet hymne à l’amour et le caractère maléfique de l’image des Sirènes de l’Antiquité jusqu’à la fin du Moyen-Âge. Le texte rappelle d’ailleurs lui-même le lien avec les Sirènes de l’Odyssée. En effet, les Sirènes représentent tout sauf la force d’amour pure de la divinité : elles sont au contraire de redoutables séductrices qui ensorcellent par leur chant ceux qui commettent l’erreur de les écouter sans précautions. Elles éveillent un désir auquel l’homme est incapable de résister et qui lui fait perdre sa vie, voire son âme, en y succombant. Contrairement à un amour véritable dont l’essence est de laisser libre celui à qui il est destiné, le chant de la Sirène est une puissance de désir qui subjugue sa proie. Regardons le contexte dans lequel se fait entendre le chant de ces Sirènes dans les Noces de Valentin Andrea. Il s’agit d’un moment de l’initiation rosicrucienne où, à travers des expériences chimiques particulières, le néophyte découvrait certains secrets de l’organisation interne de la matière. Dans les commentaires qu’il donne de ce passage, Rudolf Steiner est très clair. Il souligne expressément le caractère tentateur des êtres :

« Mais au moment où il s’aventure sur cette voie [de la vivification des facultés naturelles de connaissance], il devient l’objet d’une tentation. Il doit descendre dans un domaine où la nature s’évertue à extraire, comme par enchantement, les forces de vie de ce qui, par sa conformation, tend vers la mort ; et le ressort qu’elle utilise sont les forces de l’amour. Le chercheur s’expose au danger de voir ses pouvoirs de clairvoyance saisis par les instincts qui règnent dans les bas-fonds de la matière. (…) Mais au cours de son voyage, il lui faut encore s’exposer à une épreuve : il doit écouter le chant d’amour des sirènes sans succomber à ses séductions. La puissance ancestrale de l’amour doit agir en lui, mais il doit se garder de succomber aux tentations que celle-ci prodigue sur le plan sensible14. (…) »

Un chant de Sirènes retentit donc au cœur de la matière. Il faut être capable de l’entendre pour connaître le secret de la Création, mais ne pas se laisser entraîner à la jouissance du plan sensible où celui-ci voudrait nous conduire afin de nous perdre dans ses bas-fonds. C’est là l’ultime obstacle qui empêche d’entendre l’écho de la musique céleste en nous-mêmes.

Les Sirènes et les Esprits Lucifériens de la Forme :

Qui sont les Sirènes ? Dans le recueil Les entités spirituelles dans les corps célestes et les règnes de la nature, Rudolf Steiner propose certains concepts qui peuvent éclairer cette image. En effet, Steiner explique qu’à chaque planète visible dans le ciel correspond un être luciférien qui aspire la substance éthérique, formant ainsi une cavité où la matière se condense et devient visible. Si les planètes occupent un espace déterminé du cosmos et sont visibles pour nous en tant que réalité matérielle, ceci n’est dû qu’à l’action d’êtres lucifériens :

« En occultisme, on appelle êtres lucifériens les êtres spirituels qui, en reniant leur nature intime, sont devenus comme une deuxième catégorie, à côtés des esprits de la troisième hiérarchie. Le concept d’êtres lucifériens est essentiellement celui d’êtres qui ont voulu se développer une vie intérieure indépendante. (…) Ils se détachent donc, ils se scindent, si bien que la substance des hiérarchies supérieures est au-dessus d’eux. Ils dissolvent leur liaison et se séparent comme êtres indépendants. Or, dans le Cosmos, on trouve encore des êtres spirituels qui correspondent aux esprits de la forme, mais qui se sont en quelque sorte rebellés contre leur propre classe. Comme nous rencontrons parmi les êtres de la troisième hiérarchie les esprits lucifériens, qui se scindent de la substance spirituelle des hiérarchies supérieures afin de se créer une vie intérieure indépendante, de même, parmi la catégorie des esprits de la forme, il en est qui se scindent (…). Ces esprits de la forme s’opposent aux esprits de la forme normaux, ils leur résistent. (…) L’apparence d’une planète physique est due simplement à ce qu’en fait se trouve là un immense corps céleste éthérique, dans lequel une force opposée fait une cavité. Car en fait, nous avons affaire ici à un enfoncement (…). ils [les esprits de la forme lucifériens] produisent un vide dans la substance éthérique15. »

Les entités lucifériennes produisent un vide qui aspire la substance éthérique pour qu’elle devienne matière. Il est étonnant de voir à quel point cette description conceptuelle correspond à l’image des Sirènes qui nous est proposée dans le Songe d’une nuit d’été et les Noces Chymiques. Comme la Sirène dont le chant attire une partie des étoiles, l’esprit luciférien de la forme aspire à lui une partie de la substance éthérique provenant des Hiérarchies régulières. Les êtres lucifériens qui rendent visibles les planètes peuvent légitimement être comparés à des Sirènes dont le chant de désir a comme ensorcelé le monde. Dans certaines représentations cosmologiques du Moyen-Âge dont la filiation remonte à l’Antiquité, on peut voir des tableaux du système solaire avec sur chaque planète le dessin d’une Sirène qui chante16,. Comme si la tradition avait conservé quelque chose de ce mystère que la science spirituelle anthroposophique redécouvre aujourd’hui. Ce dont voulait parler Shakespeare dans cette tirade d’Obéron, ce que percevait l’initié rosicrucien quand il entendait l’hymne d’amour des Sirènes, ce n’était en aucun cas le chant de l’amour divin, mais le désir luciférien qui a arraché au cosmos une partie de sa substance éternelle.

Goethe semblait avoir saisi l’importance de ce thème chez Shakespeare, comme en témoigne un petit passage inséré dans le Faust. Le Songe d’une Nuit de Walpurgis évoque ces personnages d’étoiles tombées du ciel aspirant à se remettre debout :

« Étoiles filantes :

Là-haut, étincelle superbe,

Je flambais d’un céleste éclat,

Mais j’ai piqué du nez dans l’herbe…

Sur mes pieds qui me remettra ? 17 »

Ces étoiles sont celles-là mêmes que Shakespeare décrit dans le Songe d’une nuit d’été. Ce sont celles qui se sont ruées hors de leur sphère en entendant le chant de la Sirène luciférienne. Mais il faut maintenant remettre les étoiles sur leurs pieds, leur faire retrouver les hauteurs célestes qui sont leur véritable patrie. Toute les péripéties du Songe ne peuvent donc en aucun cas se réduire à une intrigue amoureuse. La vraie question que pose cette pièce est de savoir comment la matière pourra réintégrer l’harmonie cosmique, comment la libérer de l’ensorcellement des Sirènes ?

Cupidon et l’âme humaine écartelée :

Sous la forme de la Sirène, Lucifer a donc fait son apparition dans l’harmonie cosmique originelle et l’a bouleversé. L’homme est ensuite devenu la victime et le principal enjeu de ce drame. Car l’âme a aussi été atteinte par l’influence luciférienne. Dans Antoine et Cléopâtre, Shakespeare dépeint cet événement :

« La barque où elle était assise, comme un trône poli,

Brasillait sur l’eau, la poupe était d’or battu ;

Les voiles, de pourpre et si parfumées que les vents

Y venaient languir d’amour ; (…)

Mais elle, devant sa personne,

Toute description est misérable, elle était allongée

Sous sa tente de drap d’or, d’or tissu

Plus belle que cette Vénus en qui nous voyons

Le phantasme surpasser la nature ; à ses côtés se tenaient

De jolis enfants potelés, en guise de riants Cupidons (…)

Ses dames de compagnie, telles des Néréïdes,

Des Sirènes qui s’empressaient sous ses regards18.(…) »

Cléopâtre surgit pour subjuguer le jeune Antoine. Elle est la maîtresse des Cupidons et des Sirènes. Son comportement égocentrique dans toute la pièce est révélateur : Cléopâtre est une figure de Lucifer ! Le récit de l’apparition de la reine d’Égypte est une représentation de la façon dont cet être s’approche de nous dans le secret de notre âme pour nous séduire et nous attirer à lui. Le Songe d’une nuit d’été fait lui-aussi à sa manière le récit de cette influence des puissances lucifériennes sur l’homme :

« Et ce jour-là, j’ai vu, si tu n’as pu le voir, Cupidon tout armé passer entre la froide Lune et la Terre ; d’un oeil sûr, il visa une belle vestale qui occupait un trône à l’Occident, et sa flèche d’amour fut si fermement décochée qu’elle eût percé cent mille cœurs19. »

Si la Sirène représente l’aspect cosmique du désir, Cupidon est la figure de cet être lorsqu’il entre en relation avec l’entité humaine, représentée ici par l’image de la belle vestale. Après avoir soustrait la matière à l’ordre légitime du cosmos, Lucifer a pu exercer son influence sur l’âme. Il a alors voulu l’atteindre et la transpercer de son « amour ».

Le cœur, la rouille et le serpent :

De quelle façon l’homme est-il devenu la proie de Lucifer ? Ce secret est si bien dissimulé qu’il faut une observation patiente avant de remarquer comment Shakespeare le décline et l’approfondit dans ses pièces. Mais si nous persévérons, nous pouvons découvrir le lien discret qui rapproche quatre motifs distincts : le sang humain, l’attraction magnétique, la passion amoureuse et le symbole du serpent. Ainsi, nous trouvons dans une tirade du Songe des mots étranges qui associent le thème du désir à l’image de l’aimant :

« C’est vous qui m’attirez, aimant au cœur durci ; mais non, vous n’attirez pas le fer, car j’ai le cœur d‘acier loyal ; quittez cette force d’attraction, et je perdrai la force de vous suivre20. »

On serait aisément tenté de n’y voir rien de plus qu’une métaphore de la force irrésistible de l’amour. Pourtant, cette association entre le métal et le cœur n’est pas isolée. Nous la retrouvons notamment dans la dernière scène de Roméo et Juliette au moment où cette dernière va se donner la mort. Prenant l’arme de Roméo avant de se l’enfoncer dans la poitrine, elle dit en effet :

« Toi poignard chéri !

C’est ici ton fourreau,

Repose, laisse-moi mourir21. »

Le métal de la lame trouve dans le cœur de Juliette son séjour légitime où il rouillera22. Comme si le cœur était le lieu où le fer est à sa place. Si nous y réfléchissons, il ne s’agit pas d’une simple façon de s’exprimer, car cet organe est le lieu où se concentre le sang porteur du fer. Comme Juliette, nous avons en permanence un poignard qui rouille dans notre poitrine : c’est le fer qui s’oxyde dans notre sang au contact de l’air que nous respirons. Les deux tirades que nous venons de citer semblent donc se compléter afin d’établir un lien entre le fer, le cœur et le magnétisme. Comme s’il s’agissait-là d’un terrible mystère que l’on ne doit qu’effleurer, Rudolf Steiner lui-même suggère de façon indirecte l’importance du magnétisme lorsqu’il évoque l’action originelle des entités lucifériennes sur les sentiments :

« Le monde des désirs, des envies, tout ce qui est ancré dans le corps astral de l’être humain, fut alors imprégné de l’élément luciférien et fut rendu, de ce fait, plus véhément, plus passionnel, plus ardent et plus enfermé en lui-même. (…) Quand on l’a trouvé, on se rend compte que la description de la science de l’esprit recoupe exactement ce moment qui nous est raconté dans la Bible lorsque l’homme est tenté par le serpent, par Lucifer. (…) Autant il est vrai que la pesanteur, l’électricité où le magnétisme sont des forces qui participent aujourd’hui d’une façon grossière à l’existence de la Terre, autant il est vrai que l’influence luciférienne fait partie des forces sans laquelle la Terre n’aurait pas pu se faire23. »

Le trait d’union entre le sang et l’influence luciférienne est peut-être précisément ces forces grossières de la Terre parmi lesquelles le magnétisme qui s’exerce sur le métal ferreux contenu dans l’hémoglobine. Nous devons donc probablement reconnaître dans le processus d’oxydation du sang la marque de Lucifer. Comme pour affirmer sans ambiguïté cette idée, Shakespeare déploie le symbole du serpent. Après que Puck eut répandu par erreur sur Lysandre la fleur qui le rendra amoureux d’Hélèna, Hermia pressent l’événement dans son sommeil et en rend compte de la façon suivante :

« Quel rêve j’ai fait ! Ah ! Lysandre, voyez comme je tremble de frayeur. Il me semblait qu’un serpent me dévorait le cœur et que vous assistiez à ce cruel supplice en souriant24. »

Hermia perçoit l’effet du charme d’amour sous les traits imaginatifs d’un serpent qui lui dévore le cœur : « Methought a serpent eat my heart away25. ». Si nous traduisons plus littéralement ce vers, son sens diffère quelque peu de la traduction proposée ici par Maurice Castelain. En effet, il ne s’agit plus d’un serpent qui « dévore », mais plutôt qui « corrode », qui « rouille » le cœur. Le sens littéral de « eat away » est plus proche de l’action chimique consistant à oxyder les métaux que de l’acte d’engloutir26. Hermia ressent donc l’action de la fleur d’amour comme un processus qui corrompt ses sentiments à la manière d’un métal attaqué par la rouille. Il ne s’agit donc pas de la peur d’être dévorée par un serpent, mais bien plutôt de la conscience que le désir s’empare de la sphère des sentiments à la manière d’un processus d’oxydation. Le fer qui s’oxyde dans le sang est la cause des émotions humaines privées de liberté. Si l’image du serpent renvoie au Tentateur de la Genèse (3/5), nous comprenons que le principal acte de Lucifer a consisté à corrompre le fer de notre sang par le biais du magnétisme terrestre.

En définitive, ces images du théâtre de Shakespeare doivent être mises en relation avec une parole de l‘Évangile de Matthieu vers laquelle elles convergent toutes :

« N’amassez pas des trésors sur la terre, où les vers et la rouille rongent (…) Car là où est ton trésor, là aussi est ton cœur27. »

La rouille est le sceau de notre monde éphémère. Si le cœur s’y attache, il sera lui-aussi attaqué par la mite. Par cette maxime, le Christ n’évoquait pas seulement un principe de la vie morale, mais une observation clairvoyante de la réalité spirituelle à l’œuvre dans le processus d’oxydation du sang. Le Messie était en mesure d’y voir la corruption opérée par le serpent Lucifer. Nous pouvons ainsi mieux comprendre pourquoi Cupidon est très souvent évoqué chez Shakespeare avec une flèche ferrée d’or28. L’attribut métallique de ce dieu signifie qu’en pénétrant dans les âmes, la force cosmique du désir est comparable, voire identique à celle de l’aimant. Lucifer a autrefois délivré l’homme du cosmos mais enchaîné magnétiquement son cœur à la Terre.

La chute de celui qui voulait s’égaler au Très-Haut :

Comment remédier à cette intervention de la Sirène/Lucifer ? Comment libérer le cœur humain de l’attraction de la matière ? Shakespeare répond de multiples façon à cette question dans l’ensemble de ses pièces. Dans le cadre précis de cette étude, nous pouvons nous intéresser à l’image qu’il donne de la défaite de la Sirène dans Antoine et Cléopâtre. À la fin de cette pièce, nous assistons à une scène où Cléopâtre vaincue, proche de se donner la mort, révèle le rêve secret auquel elle doit à présent renoncer. La reine d’Égypte décrit son ambition déçue de voir un jour Antoine si grand qu’il aurait conquis la moitié de l’univers :

« (…) J’ai rêvé qu’il était un empereur Antoine. (…)

Son visage était comme les cieux, et il y avait là

Un Soleil et une Lune, qui suivaient leur cours, et éclairaient

Le petit O, la Terre. (…)

Ses pieds enjambaient l’océan, son bras levé

Couronnait le monde ; sa voix avait un chant

Comme toutes les sphères à l’unisson, (…)

ses plaisirs

Étaient comme le dauphin, ils montraient son échine

Au-dessus des flots où ils vivaient : sous sa livrée

Marchaient diadèmes et couronnes ; les royaumes et les îles étaient

Comme piécettes tombées de sa poche29. »

Cléopâtre rêve qu’Antoine aurait pu devenir en quelque sorte semblable à la Sirène cosmique du Songe. Son pouvoir aurait alors été si grand qu’il aurait pu conquérir la totalité des cieux. On ne peut comprendre cette tirade que lorsqu’on se rend compte qu’il s’agit en fait du grand rêve de Lucifer. En effet, il existe dans la Bible un passage très proche où le prophète Isaïe décrit comment Lucifer, l’ « étoile du matin », est tombé des cieux alors qu’il rêvait de siéger au-dessus des étoiles et de s’égaler à Dieu :

« Comment es-tu tombé du ciel,

étoile du matin, fils de l’aurore ? (…)

Toi qui avais dit dans ton cœur :

J’escaladerai les cieux,

au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône,

je siégerai sur la montagne de l’Assemblée,

aux confins du septentrion.

Je monterai au sommet des nuages,

je m’égalerai au Très-Haut30. »

Comme Lucifer qui a voulu s’égaler à Dieu, Antoine aurait pu devenir le seigneur du cosmos. Tel est le songe de l’ange déchu. Dans cette pièce, Shakespeare entremêle donc l’image du chant de la Sirène à celle de la chute du Porteur de lumière. À quoi rêvait Lucifer ? Son rôle assigné par la Divinité était de placer l’homme dans une situation d’équilibre entre l’Esprit et la Matière. Il pouvait constituer un puissant pôle d’attraction d’une force égale à celle des entités régulières, mais pas au-delà. Son ambition démesurée l’a cependant conduit à vouloir supplanter la musique légitime des étoiles où séjournent les anges. Il a voulu assujettir à son influence tout le cosmos. Le rêve de Cléopâtre pour son amant est ainsi celui d’un être qui a voulu ne plus connaître de limites.

Que se serait-il passé si Lucifer avait réussi sa tentative, si son rêve d’égaler le Très-Haut avait pu se réaliser ? Il aurait été impossible de distinguer entre le désir et l’amour. Si Lucifer avait pu s’égaler à Dieu, s’il avait pu être d’une valeur spirituelle aussi importante que celle du Logos, l’amour et le désir se seraient entremêlés comme en un brouillard inextricable. Cependant cette tentative s’est révélée vaine, car les Hiérarchies légitimes n’ont pas laissé le pouvoir de Lucifer s’étendre indéfiniment. Le serpent a été spirituellement vaincu et son influence circonscrite à la Terre. Ici-bas, il n’est pas aisé de distinguer l’amour du désir, comme en témoigne les situations compliquées du Songe d’une nuit d’été. Mais là-haut dans les cieux aucune confusion n’est possible. Car une différenciation radicale a été opérée. Un peu comme dans une solution chimique où la partie liquide se distingue de la partie solide et que l’une devient claire et transparente tandis que l’autre reste opaque dans le fond du récipient, l’amour et le désir se sont séparés l’un de l’autre dans l’univers. C’est sans doute ce que cherchait à décrire Shakespeare au début du cinquième acte du Songe, lorsque les amants se réveillent, que l’effet du filtre d’amour se dissipe, et qu’ils leur semble que tout ce qu’ils ont vécu durant cette nuit magique s’est déroulé dans une sorte de brouillard qui maintenant se lève avec l’aube qui paraît 31. Ce voile qui se dissout avec l’aube correspond à ce qui se produit lorsque le soleil du Christ se lève dans les âmes, chassant la confusion du désir pour que se déploie désormais devant elles un ciel pur et limpide où elles reconnaissent leurs véritables amours.

Shakespeare et la substance sacrée des Rose-Croix :

Il est donc possible de dire que les combats militaires dont Antoine et Cléopâtre regorge ne sont aucunement des reconstitutions historiques, mais l’expression de confrontations spirituelles entre des forces cosmiques contraires. Les armées d’Antoine incarnent les légions des entités lucifériennes qui se sont attaquées aux Hiérarchies célestes légitimes. C’est pourquoi il est intéressant de remarquer comment ces armées sont vaincues. En effet, avant la bataille finale, les soldats entendent à plusieurs reprises une musique :

« On entend une étrange musique sous terre.

Quatrième soldat.

Silence ! Quel est ce bruit ? (…)

Premier soldat

Une musique dans l’air.

Troisième soldat

Sous terre32. »

Que signifie cette image ? Tout simplement que lorsque la matière ne fera plus écran, lorsque comme ces soldats nous serons de nouveau capables d’entendre la musique des Sphères sortir du sein-même de la Terre, ce sera le signe que la tentation luciférienne a été vaincue. De même qu’il a été terrassé là-haut dans les cieux, le pouvoir de Lucifer doit également être renversé sur la Terre par les hommes. Cet objectif idéal était précisément celui auquel aspiraient les membres du courant ésotérique rosicrucien. Ils voulaient délivrer leur perception de l’illusion du sensible. En effet, Steiner précise que les disciples de ce mouvement tentaient de percevoir spirituellement un état de la matière se situant au-delà de la Maya :

« Il s’agissait d’étudier la maya matérielle. (…) Il existe une zone intermédiaire entre la substance grossière et la substance plus subtile. (…) Rien dans le monde n’est comparable à ce qui se trouve entre la substance physique et éthérique. (…) Nous avons là une substance qui est présente dans toutes les substances physiques, si bien que celles-ci peuvent être considérées comme des modifications de cette substance unique. Les efforts des Rose-Croix tendaient vers la vision clairvoyante de cette substance. Cette substance fut réellement vue et découverte par les Rose-Croix. (…) Dans le monde, à l’extérieur de l’homme, ils la vénéraient comme la grande livrée, le vêtement du macrocosme33. »

En percevant le spirituel qui se tient derrière la matière, les Rose-Croix déjouaient les effets de l’action cosmique originelle des Esprits Lucifériens de la Forme. Quand les soldats d’Antoine et Cléopâtre entendent cette musique résonner à travers la Terre, ils percent en quelque sorte le voile de la Maya que les Sirènes ont jadis jeté sur le monde. Ils ont la vision de la substance sacrée servant de vêtement au macrocosme et peuvent y entendre résonner la musique des Sphères. Celui dont, au XIIIème siècle, le corps était devenu transparent, enseigna à ses disciples comment la matière terrestre elle-même peut être traversée par la vision suprasensible du clairvoyant alchimiste. La Terre toute entière résonne alors pour celui-ci de la musique céleste. Que s’est-il passé lorsque le jeune Christian Rose-Croix est devenu diaphane ? Par une grâce exceptionnelle du destin, les Hiérarchies régulières ont dû faire puissamment retentir la musique des Sphères dans ce corps humain préparé à cette intervention afin de refouler momentanément l’influence des Sirènes. Ainsi fut-il possible à un être humain de percevoir la réalité d’une enveloppe terrestre libérée de Lucifer, condition indispensable pour guider les initiatives occultes de ceux qui allaient ensuite tenter de lever l’illusion de la Maya. D’ordinaire, le respect pour la liberté humaine que s’imposent les êtres spirituels légitimes leur interdit d’agir si fortement et de rompre le statu quo établi avec Lucifer. Mais Rudolf Steiner précise que cet événement a seulement pu avoir lieu parce que le monde avait traversé une période d’obscurcissement spirituel total34 : en contrepartie, il était donc permis par Celui vers lequel sont tournés les jeunes yeux des Chérubins de rétablir l’équilibre, en un endroit précis d’Europe et pour une seule personne. Christian Rose-Croix allait ensuite consacrer toute la suite de son devenir à mettre cette expérience exceptionnelle au profit de l’humanité. C’est pourquoi Rudolf Steiner dit à son sujet :

« Il a pour tâche de protéger l’humanité contre l’influence luciférienne35. »

C’est en tant qu’initié rosicrucien que Shakespeare témoigne de ce secret.

* * *

Qui se cachait derrière ce Cupidon en lequel les hommes de la Renaissance ont plus ou moins consciemment voulu voir leur source d’inspiration ? Le dieu Lucifer. Celui qui, prenant la forme de la Sirène, a jadis ensorcelé une partie de l’univers afin qu’elle devienne matière, enchaînant nos cœurs désormais durcis à la rouille de ce monde afin de nous y perdre. Celui qui emploie toute sa puissance afin que nous confondions le désir dont il nous pénètre et l’amour du Christ. Seul parmi ses contemporains, Shakespeare a ouvert les yeux sur cet être et les a invités à la vigilance. Or qu’a fait Lucifer à l’aube de la cinquième époque de civilisation36 ? Il a en quelque sorte prolongé l’action qu’il mène depuis les origines en renforçant notre attrait pour le sensible au point que même les cieux n’ont plus été pour nous qu’un spectacle purement visuel. Il nous a fait adorer le firmament sensible où il est lui-même présent. Les hommes ont alors développé dans des cercles toujours plus larges la fascination pour l’attrait du spectacle des étoiles, que ce soit sous l’influence des écrits de Kant comme ceux que nous avons cités, de poètes et dramaturges, comme les rêveries sur la Lune d’Edmond Rostand37, ou de façon plus massive depuis le milieu du vingtième siècle avec la large diffusion des photographies prises par nos télescopes géants et les sondes exploratrices du système solaire. Ce faisant, Lucifer préparait la voie pour d’autres entités qui voulaient inoculer aux hommes une vision purement matérialiste du monde. Mais lorsque nous controns cette exaltation séductrice en nous exerçant à retrouver dans notre propre corps l’écho de la musique des Sphères sous la forme du calme, nous commençons d’ébranler l’un des fondements sur lequel le matérialisme a bâti son empire.

1 Culianu, Ioan Petru, Éros et la magie à la Renaissance, Éditions Flammarion, 1984, (Ste Geneviève : 8 col3222 (8) – 1FG Passerelle M). Titre actuellement indisponible en français, mais disponible en allemand : Eros und Magie in der Renaissance, Éditions : Insel Verlag, Frankfurt, imprimé en Allemagne, 2001, ISBN : 3-458-17083-9.

Voir également : Hyde Thomas, The poetic theology of love : Cupid in Renaissance literature, Éditions Newark : University of Delaware Press London : Associated University Presses, 1986, ISBN : 0874132738.

2Emmanuel Kant, Critique de la Raison Pratique, traduction de François Picavet, Vendôme, Presses Universitaires de France, avril 1989, page 173.

3 Emanuel Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime, traduction de Roger Kempf, Édition J. Vrin, imprimé à Mayenne, 1997, page 19.

4 William Shakespeare, Le Marchand de Venise, acte V scène 1, traduction de François-Victor Hugo, Éditions GF Flammarion, imprimé à Manchecourt, ISBN : 2-08-070029-4, 1994, page 102.

5 Rudolf Steiner, Les forces cosmiques et la constitution de l’homme, Le mystère de Noël, traduction de Béatrice et Anselm Steiner, Éditions Anthroposophiques Romandes, Suisse, 1985, pages 129 et 130.

6Rudolf Steiner, Les six exercices, traduction autorisée par la Nachlassverwaltung, Éditions Les Trois Arches, Chatou, imprimé à La Frette-sur-Seine, ISBN : 2-904-991-20-4, 1996, page 17.

7 William Shakespeare, Le Marchand de Venise, acte V scène 1, traduction de François-Victor Hugo, Éditions GF Flammarion, imprimé à Manchecourt, ISBN : 2-08-070029-4, 1994, page 102.

8 Paul Arnold, Clef pour Shakespeare, Éditions Librairie philosophique Jean Vrin, imprimé à Mayenne, 1977, page 106.

9 Rudolf Steiner, Les mystères de la Genèse, traduction de Raymond Burlotte, Éditions Triades, Paris, imprimé à Clameçy, 1998, ISBN : 2-85248-200-2, page 158.

10 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte III scène 1, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, pages 104 et 105.

11 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Christian Lazaridès, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, pages 84 et 85.

12 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte II scène 1, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, pages 81.

13 J.V. Andreae, Les noces chymiques de Christian Rose-Croix 1459, Étude et commentaires de Rudolf Steiner, traduction de René Vittoz, Éditions Anthroposophiques Romandes, imprimé en Suisse, 1980, pages 136 et 137.

14J.V. Andreae, Les noces chymiques de Christian Rose-Croix 1459, Étude et commentaires de Rudolf Steiner, traduction de René Vittoz, Éditions Anthroposophiques Romandes, imprimé en Suisse, 1980, pages 250 et 251.

15 Rudolf Steiner, Les Entités spirituelles dans les corps célestes et dans les règnes de la nature, Éditions Anthroposophiques Romandes, imprimé en Suisse, 1984, pages 120, 128 et 129.

16« [Le] célèbre mythe d’Er (…) décrit des sirènes chevauchant des corps célestes en rotation autour de la Terre, une par astre ; chaque sirène émet une note musicale différente, de sorte que ces huit notes simultanées (les sept planètes et la sphère des fixes ou Zodiaque) résulte une harmonie unique. » In : Jacques Viret, Musique et astronomie au Moyen-Âge : le cryptogramme “solaire” des notes de la gamme et la “musique céleste”, In : Des astres et des hommes, sous la direction de Pierre Erny, Éditions L’Harmattan, Collection Culture et Cosmologie, imprimé à Condé-sur-Noireau, février 1996, page 152.

17 Goethe, Faust, Songe d’une nuit de Walpurgis ou noces d’or d’Obéron et de Titania, traduction de Jean Malaplate, Editions GF Flammarion, imprimé à Manchecourt, ISBN : 2-08-070630-6, 1990, page 201.

18Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, acte II scène 2, traduction de Henri Thomas, Éditions Le Club Français du Livre, imprimé à Paris, 1967, pages 88 à 91.

19 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte II scène 1, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, page 81.

20 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte II scène 1, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, pages 82 et 83.

21Shakespeare, Roméo et Juliette, acte V scène 3, Traduction de Pierre Jouve et Georges Pitoëff, Éditions Le Club Français du Livre, imprimé à Paris, 1967, pages 700 et 701.

22François-Victor Hugo n’hésite d’ailleurs pas à traduire par « rouille-toi » et non « repose » la parole que Juliette adresse à son poignard, pressentant sans doute l’importance de cette image : « Juliette : (…) Ô heureux poignard ! voici ton fourreau… (Elle se frappe) Rouille-toi là et laisse-moi mourir ! (Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.) » In Shakespeare, Roméo et Juliette, traduction de François-Victor Hugo, Librio, imprimé à Pössneck (Thuringe, Allemagne), 1995, page 92.

23 Rudolf Steiner, Les mystères de la Genèse, traduction de Raymond Burlotte, Éditions Triades, Paris, imprimé à Clameçy, 1998, ISBN : 2-85248-200-2, pages 158 et 159.

24 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte II scène 2, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, pages 94 et 95.

25 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte II scène 2, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, pages 94 et 95.

26 Peter Collin, Helen Knox, Margaret et René Ledésert, Shorter Dictionnary, imprimé à Malesherbes, 1982, page 252.

27L’Évangile de Saint Matthieu, 6/20, Traduction de Pierre Lienhard, Éditions Iona, imprimé à Barcelone (Espagne), page 19.

28 William Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte I scène 1, traduction de Maurice Castelain, Éditions Aubier bilingue, imprimé à Saint-Amant, ISBN : 2-7007-1296-X, 1992, pages 62 et 63.

29Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, acte V scène 2, traduction de Henri Thomas, Éditions Le Club Français du Livre, imprimé à Paris, 1967, pages 279 à 281.

30Isaïe, La Bible de Jérusalem, traduite en français sous la direction de l’École biblique de Jérusalem, Éditions du Cerf, imprimé à Manchecourt, juin 2000, page 1247.

31Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Été, acte IV scène 1, traduction de Jules et Jean-Louis Supervielle, Éditions Le Club Français du Livre, imprimé à Paris, 1967, pages 338 et 339.

32 Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, acte IV scène 3, traduction de Henri Thomas, Éditions Le Club Français du Livre, imprimé à Paris, 1967, pages 214 et 215.

33 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Christian Lazaridès, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, pages 86 et 87.

34 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Christian Lazaridès, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, pages 80 et 84.

35 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Henriette Bideau, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, page 433.

36 La cinquième époque post-atlantéenne est la cinquième époque de civilisation après l’effondrement du continent atlantéen. Sa durée est estimée à 2160 années. Elle commence en 1413 près J-C et s’achèvera en 3573 après J-C. Pour la datation précise, voir Christian Lazaridès, Vivons-nous les commencements de l’ère des Poissons, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, ISBN : 2-88189-038-5, 1989, page 47. Pour la mission de la cinquième époque de civilisation, voir notamment Rudolf Steiner, Les arrières-plans spirituels de l’histoire contemporaine, traduction de Christine Sutter et Georges Ducommun, Éditions Anthroposophiques Romandes, imprimé à Genève, ISBN : 2-881198-109-8, 1994, pages 125 et 126.

37 Voir notamment : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte II scène 9, Éditions Le Livre de Poche, imprimé à Fasquelles, 1983, page 126.

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Shakespeare et le mystère des Sirènes by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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