Publié par : gperra | 27 décembre 2010

Shakespeare et le mystère de l’or

Une étude de Timon d’Athènes

Timon d’Athènes est une pièce qui associe trois thèmes à première vue très dissemblables : la cosmologie, l’économie et le christianisme. Nous sommes habitués à considérer la cosmologie comme un fait supraterrestre et suprahumain, l’économie au contraire comme une activité terrestre et technique et enfin le christianisme comme un élément de la vie intérieure et morale. L’anthroposophie remet déjà en question cette séparation en montrant la nature cosmique du Christ. Mais ce qui est moins connu, c’est le rapport qui existe aussi entre le christianisme en tant que fait cosmique et l’économie en tant que fait terrestre. En effet le Christ ne s’est pas désintéressé de la question de l’argent. Car le problème de l’argent n’est pas seulement une question technique mais un fait profond de l’âme humaine.

La fin de l’âge d’or du soleil dans l’économie des hommes

Timon d’Athènes est une pièce dont l’interprétation pose problème. Une première lecture pourrait faire facilement croire qu’elle a pour sujet les revers de fortune d’une riche ruiné par la confiance excessive qu’il plaçait en ses débiteurs et par sa propre prodigalité. L’histoire de Timon est en effet celle d’un bourgeois d’Athènes qui, prêtant ou donnant son argent sans compter, croit pouvoir s’appuyer sur la solidarité de ses concitoyens lorsque le temps sera venu pour lui de payer ses dettes. Mais il découvre son erreur lorsque nul retour ne lui parvient, décide de se venger en organisant un festin d’eau chaude et de pierre puis quitte la ville, bientôt assiégée par une armée, pour s’en aller à travers la campagne où il trouve de l’or en creusant le sol pour se nourrir. Mais il jette cet or à la face de ceux qui viennent le voir, adoptant des manières de prophète illuminé et sombrant dans la folie puis la mort. Pourtant il ne s’agit là que d’une interprétation superficielle. Car à y regarder de près, on s’aperçoit que ce personnage de Timon est très particulier. En effet il est tout au long du drame associé au soleil. Son lever matinal est comparé à la sortie du char du soleil de la mythologie grecque1, à l’astre dispensateur de vie2, ou encore au Phénix oiseau solaire 3La métaphore du soleil est confirmée par Timon lui-même, s’adressant fréquemment à l’astre du jour et finissant par comparer la fin de son règne au crépuscule :

« (…) Soleil, cache tes feux ! Car Timon a régné.4

Puis la métaphore est en quelque sorte poussée à son paroxysme, puisque ce n’est pas seulement le règne de Timon qui est associé au soleil, mais son corps. Ainsi, quand Timon se trouve harcelé par ses créanciers, il compare son coeur et son sang à des réserves d’or :

« (…) Fondez mon coeur pour en battre monnaie.5

Le coeur de Timon est d’or, c’est-à-dire symboliquement consacré à la puissance solaire. Enfin, le revers de sa fortune est comparé, à de nombreuses reprises, au phénomène naturel du déclin diurne commençant après l’équinoxe d’été :

« Les hommes ferment leur porte au soleil qui décline.6

Comment comprendre cette association entre l’argent (la monnaie), le coeur généreux de Timon et cette image du soleil ? Dans son ouvrage intitulé L’argent, l’or et la conscience, Gérard Klockenbring montre que dans les temps antiques, l’argent provenait des temples et avait une certaine relation avec l’ordre cosmique :

« L’or fut, conjointement avec l’argent, confié par les temples à la population, comme support de conscience, pour permettre la circulation des biens et des produits nécessaires à la vie. Une valeur lui fut conférée, selon des critères non pas terrestres, mais cosmiques : de même que la lune fait le tour du zodiaque 13,3 fois plus vite que le soleil, l’or valait 13,3 fois plus que l’argent. Cela devait relier la conscience terrestre aux lois divines cosmiques. »7

Il est permis de se demander dans quelle mesure Timon qui donne ses richesses à ses concitoyens et en attend le retour n’est pas une image de ces temples qui confiait l’argent à la population mais en attendait le retour sous forme d’offrandes. Comme à ces temples, le circuit de l’argent échappe insensiblement à Timon. Les athéniens refusent de restituer les sommes reçues de la même façon que le pouvoir temporaire s’est approprié depuis Alexandre le pouvoir de battre monnaie, faisant ainsi naître la cupidité sociale et provoquant le mécanisme des guerres. Le soleil symboliserait donc, dans Timon d’Athènes, un certain modèle de société. Mais Timon est un soleil ayant dépassé son solstice et entrant dans une phase décroissante, ce qui signifie une mutation de la société perdant son centre et les principes sur laquelle elle était fondée. Avec le déclin de Timon, la société athénienne quitte une sorte d’âge d’or solaire, le temps révolu d’une humanité dont l’économie était liée au signe du soleil.

Cupidon et l’or

Quel est la raison spirituelle de ce déclin dans le rapport de l’humanité à l’argent ? Shakespeare nous donne un indice susceptible de nous permettre de répondre à cette question. Il faut en effet déceler la présence du personnage d’un danseur, serviteur de Timon, nommé Cupidon. Celui-ci survient juste avant que tout ne commence à tourner de travers pour son maître. Et on peut percevoir dans ses propos l’indice que ce Cupidon est sans doute plus qu’un simple danseur :

« Cupidon

Salut à toi, noble Timon, et à tous ceux

Qui goûtent de tes bontés ! Les cinq sens

Te reconnaissent pour leur patron et, spontanément,

Viennent féliciter ton coeur généreux.

L’ouïe, le goût, le toucher, l’odorat, tous comblés de ta table se lèvent ;

Mes compagnes ne viennent maintenant que régaler ta vue. (…)

Musique. Rentre Cupidon avec une ‘mascarade de dames’ déguisés en Amazones ; elles portent des luths, dansent et jouent’.« 8

Bien que ce Cupidon soit un personnage secondaire, on peut remarquer comment son discours contient toutes les caractéristiques du dieu de l’amour dont il porte par ailleurs le nom. Comme s’il incarnait cet être cosmique du désir que Shakespeare évoque à de nombreuses reprises dans ses autres pièces à travers certaines images et qui correspond à cette puissance spirituelle que Rudolf Steiner nomme l’Être Luciférien. En effet, l’insistance de Cupidon sur le thème des cinq sens laisse penser qu’il n’est pas sans lien avec cette puissance qui a éveillé l’égoïsme de l’homme en le liant trop étroitement à ses perceptions sensorielles. De même, les danses et la musique peuvent nous rappeler la dissonance primordiale émise au sein de la musique des sphères par les entités retardataires. Comme si, en entrant à la cour de Timon, le dieu Cupidon introduisait la puissance cosmique de l’égoïsme qui rongera, dans les scènes suivantes, la République d’Athènes et concourra à sa ruine. Shakespeare joue d’ailleurs ici sur l’homophonie de Cupid, à la fois nom du dieu de l’amour et adjectif anglais. La puissance cosmique de Cupidon introduit la cupidité dans la société humaine.

Ce lien entre la cupidité et l’être de Cupidon est reprise par la pièce lorsque Timon trouve de l’or sous la terre et décrit celui-ci. En effet, il tisse un réseau métaphorique où se trouvent évoqués à la fois Mars et Cupidon :

« (à l’or.) O toi, doux massacreur de rois et cher divorce

Entre le fils et le père ; toi, pur profanateur

Du lit le plus chaste d’Hymen ; toi, Mars vaillant ;

Toi, toujours aimé, toujours galant, jeune et frais séducteur

Dont la rougeur fait fondre la neige consacrée

Qui gît dans le giron de Diane ; toi, dieu visible

Qui soude étroitement les incompatibles

Et les forces au baiser ; toi, qui parles par toutes les langues

Et à toutes les fins ! O toi, pierre de touche des coeurs ! »9

À y regarder de près, on s’aperçoit que toutes les allusions de Timon aux caractéristiques du dieu Mars sont des particularités liés à l’érotisme. Mars est caractérisé par sa faculté de séduction, son ardeur à déflorer, etc. De plus, le « dieu visible qui soude étroitement les incompatibles », est l’une des caractéristiques du dieu Éros10. Le dieu Mars, évoqué par Timon lorsqu’il parle de l’or, est donc fortement marqué par la puissance d’Éros. L’or qui pervertit Athènes est donc bien une figure de la puissance cosmique de Cupidon. Effectivement, Rudolf Steiner a précisé qu’il existe un lien entre les Entités luciférienne et le métal aurifère. Dans Les entités cosmiques dans les corps célestes et les règnes de la nature, il décrit comment l’or est né d’une action de condensation d’une substance divine qui aurait du rester immatérielle. L’or a en quelque sorte suivi l’homme dans la Chute en subissant la même influence que lui :

« (…) Or il y a des Esprits de la Sagesse normalement évolués qui agissent depuis le Soleil. (…) Mais il y a aussi les Esprits de la Sagesse qui sont devenus lucifériens. (…) Le résultat fut qu’une certaine substance minérale fondamentale fut formée en recevant son contenu directement du Soleil. (…) C’est pour cela que l’occultiste a attribué l’or directement au Soleil. (…) Vous comprendrez sans peine que l’équilibre terrestre fut dérangé puisque des courants éthériques provenant du Soleil effectuent dans la Terre quelque chose qui est au fond un principe rebelle à l’intérieur de la Terre. »11

Shakespeare associe le coeur de Timon à l’or, au soleil et à la générosité. On peut dire que l’or véritable et légitime est là : vivant dans le coeur de l’homme. Le véritable or solaire n’est pas celui que Timon déterre mais celui d’une authentique générosité. Mais l’or a été dénaturé, il est devenu substance terrestre et c’est cet or devenu néfaste que Timon déterre et maudit. Car l’or en tant que métal est le produit de l’action luciférienne, de ce Cupidon qui ensorcelle la société athénienne et introduit l’égoïsme en l’homme. Que fait Timon lorsqu’il sort de la terre des pépites d’or pour les jeter au visage de ses concitoyens ? Il présente à leurs consciences, à travers ce métal dénaturé par l’influence luciférienne, l’image de leurs propres âmes égoïstes.

L’économie et le cosmos

Doit-on en conclure que Shakespeare fait ici le récit de la fin inexorable d’un âge révolu de l’humanité où les relations économiques saines n’étaient pas atteintes par l’action luciférienne ? En effet, il serait possible de conclure à une sorte de fatalité naturelle frappant Timon : comme le soleil décroît au mitan de l’année, la fortune de Timon devait décroître et sombrer dans la nuit. Les temples devaient perdre leur contrôle de l’argent et l’égoïsme régner dans les rapports économiques, passant irrémédiablement sous la coupe des puissances adverses. Cette explication n’est cependant que partiellement exacte. En effet, Timon affirme que sa faillite aurait pu être évitée  :

« Alcibiade

Comment le noble Timon en est-il venu à pareil changement ?

Timon

Comme le fait la lune, par manque de lumière à verser.

Mais je n’ai pu, comme la lune, avoir de renouveau :

Il n’y avait pas de soleils auxquels emprunter.12

Comme la nouvelle lune s’achève en recevant de nouveau la lumière du soleil, Timon aurait pu recouvrer ses richesses par les prêts de ses amis. Si ses créanciers lui avait remis ses dettes comme lui-même avait dispensé généreusement ses richesses, le soleil de sa fortune aurait à son tour reçu de quoi amorcer une nouvelle ascension. À travers cette image, il est important de comprendre que Shakespeare nous décrit en fait une loi économique fondamentale : comme les mouvements du cosmos sont composés de phases ascendantes et déclinantes, de lumière rayonnée et de lumière reflétée, l’économie des hommes devrait être constituée de dons et d’échanges de dons successifs. Le cosmos est un grand système de partage, une solidarité. C’est à ce modèle qu’aurait voulu imiter Timon, ainsi qu’il le déclare lui-même :

« (…) O dieux, pensé-je, quel besoin aurions-nous d’amis si nous devions n’avoir jamais besoin d’eux ? Ce seraient les plus inutiles des créatures vivantes si jamais nous n’en avions l’usage et ils ressembleraient fort à ces mélodieux instruments claquemurés dans leurs étuis, qui ne réservent leur son que pour leur solitude. Oui, j’ai maintes fois souhaité d’être plus pauvre pour vous être attaché plus près. (…) »13

En mettant en danger sa propre fortune et en dépensant sans compter pour les autres, Timon voulait assujettir son destin à la merci du sens de la solidarité de ses concitoyens. Il voulait les éprouver afin de s’assurer qu’ils aient bien compris que la loi universelle est celle du don. Or cette loi de l’échange qui doit régner sur l’économie est associé par Shakespeare au commandement des Évangiles : « Aimez-vous les uns les autres. » En effet, lors d’une rencontre avec des voleurs, Timon évoque ce principe moral et sa perversion en son contraire :

« Timon

(…) Ne vous aimez pas les uns les autres ; allez

Volez-vous les uns les autres. (…) »14

Pour comprendre ce monologue de Timon, il faut le restituer dans son contexte dramatique. Timon vient de quitter la ville et de subir la lourde désillusion de l’égoïsme de ses débiteurs. C qu’il dit dans cette tirade est donc fortement marquée par cette expérience de l’ingratitude humaine. Il faut donc renverser la formule pour la comprendre et voir comment Shakespeare élargit ce principe moral des évangiles en une loi économique. Volez-vous… devient : « Donnez-vous les uns les autres ! » La société des hommes doit être celle du don réciproque.

Mais ce qui est remarquable, c’est la façon dont Shakespeare fait comprendre aux voleurs que cette loi économique est liée à l’ordre cosmique. En effet, Timon évoque les principes cosmiques qui gouvernent l’univers et la course des astres. Mais pour faire comprendre aux voleurs que leur comportement est en disharmonie avec l’ordre cosmique, il leur décrit ce qu’il adviendrait du cosmos si celui-ci adoptait le même comportement qu’eux : il le dépeint comme un système de vol réciproque. Le lune vole sa lumière au soleil, le soleil vole la mer etc. :

« Le soleil est un voleur, et sa puissante attraction

Gruge la vaste mer ; la lune est une voleuse de grands chemins,

Sa pâle lumière, elle la filoute au soleil ;

La mer est une voleuse dont la houle liquide dissout

La lune en larmes de sel ; La terre est une voleuse

Qui tire nourriture et fécondité d’un compost dérobé

À l’excrément commun – toute chose vole.15

Timon décrit ce qu’il adviendrait du cosmos si ce dernier, comme l’humanité, adoptait l’égoïsme comme mode de comportement social. Si la loi du cosmos était le vol, toutes les interactions des corps célestes et terrestres seraient une tromperie généralisée. Il veut donc dire que l’égoïsme n’est pas viable en tant que principe d’organisation de notre société humaine car le cosmos, dont l’ordre doit être le modèle de notre société, fonctionne sous le mode de l’échange et non du vol, que le cosmos lui-même obéit à la loi du Christ : « Aimez-vous les uns les autres ». Le Verbe du cosmos est aimer. Aussi, de même que les rapports entre les astres étaient régit par le Logos de l’amour, de même l’économie doit un jour recevoir ce qui vit derrière le premier commandements des évangiles. Tel est l’espoir et le sens de l’action de Timon. Dans la pièce, ses colères redoutables doivent nous rappeler celles du Christ chassant les marchands du temple (Jean 15/2) bien plutôt que l’expression d’un homme dépité personnellement par ses créanciers.

Le Commonwealth d’Athènes et l’Empire des bêtes

Mais le principal obstacle à l’avènement d’une telle économie est une idée fixe profondément implantée dans les consciences humaines selon laquelle la loi de l’univers n’est pas l’amour mais l’égoïsme. Les hommes n’y échappant pas, on croit vain de vouloir fonder un ordre social sur autre chose que des rapports de profits entrepris par cupidité. Dans cette pièce, Shakespeare construit une scène magnifique où s’affrontent le cynique Apemantus et Timon. Apemantus raille l’espoir déçu de Timon en développant l’idée d’une « rude nature » qui n’aurait aucune sollicitude pour ses créatures et où régnerait la loi du plus fort :

« (…) Morbleu, crois-tu

Que ton bruyant chambellan, le vent glacé,

T’enfilera une chemise chaude ? Que ces arbres moussus,

Qui survivent à l’aigle, feront les pages à tes talons

Et bondiront à ton signe ? Que le froid ruisseau,

Candi de glace, t’offrira tisane matinale

Pour remédier à tes raouts nocturnes ? Appelles-en aux créatures

Qui vivent nues, offertes à toute la rage

D’un ciel vindicatif, et dont les corps dépouillés, sans couvert,

Exposés aux heurts des éléments,

Répondent à la franche nature. (…)16

Au nom du réalisme écologique, Apemantus oppose à l’idéal économique de Timon l’indifférence et la cruauté de la « franche nature ». Comme le montre Shakespeare, il y a ici inversion entre la cause et l’effet : c’est parce qu’Apemantus est un être dont la philosophie et le comportement en société sont ceux d’un profiteur qui hait son semblable qu’il se représente une nature cruelle et égoïste. Comme s’il existait un lien intrinsèque entre la représentation du cosmos et le comportement économique et social de l’individu. Celui qui, comme Timon, croit à la loi de l’amour comme fait cosmique, comme loi naturelle, voudra fondera une société de l’entraide. Celui qui, comme Apemantus, considère la nature comme un ensemble de forces inhospitalières et indifférentes, le sera lui-même, survivant aux dépends des autres. Il est intéressant de remarquer dans cette scène comment Timon poussera Apemantus jusqu’aux conséquences ultimes de sa pensée : la négation de l’humanité. Car une société telle que la souhaite Apemantus serait comparable à la société animale :

« Timon

(…) Que ferais-tu du monde, Apemantus, s’il était en ton pouvoir ?

Apemantus

Je le livrerais aux bêtes, pour être quitte des hommes.(…)

Timon

Quelle ambition bestiale, les dieux t’accordent d’y atteindre ! Si tu étais lion, le renard te tromperait ; agneau, le renard te mangerait ; renard, le lion te suspecterait si d’aventure tu étais accusé par l’âme ; âne, ta stupidité serait ton malheur et tu ne vivrais que pour servir de déjeuner au loup ; loup, ta gloutonnerie te tourmenterait et tu devrais hasarder fréquemment ta vie pour ton dîner ; licorne, la fierté et la fureur te perdraient, et tu succomberais à ta propre furie ; ours, tu serais tué par le cheval ; cheval, tu serais saisi par le léopard ; léopard, tu serais le cousin du lion, et les taches de ton lignage témoigneraient contre toi ; tu n’aurais d’autre salut que la fuite, d’autre défense que l’absence. Qu’elle bête pourrais-tu être qui ne fût la proie d’une autre bête ? (…)

Apemantus

(…) La république d’Athènes est devenue une forêt de bêtes. »17

Timon décrit de manière précise une société dominée par ce que nous appellerions aujourd’hui le darwinisme social ou la « loi de la jungle ». L’humanité ne peut adopter l’égoïsme comme mode de comportement social sans être en contradiction avec elle-même et se ravaler au rang de l’animalité. Alors se réaliserait la prophétie de Timon annonçant la fin de la République d’Athènes et le commencement de l’Empire des bêtes :

« (…) Que les bêtes aient l’empire du monde. »18

C’est pourquoi l’épitaphe de la tombe de Timon insiste une fois encore sur cette métaphore de l’animalité qui parcourt toute la pièce :

« (…) Qu’une bête me lise, il n’est plus d’hommes en vie. (…) »19

Il est intéressant de voir que Shakespeare utilise ici le terme de Commonwealth (les richesses mises en commun, traduit improprement par République) pour caractériser la société économiquement humaine, tandis qu’il lui oppose le terme d’Empire. Quand l’économie est dominée par le principe égoïste, elle cesse en effet d’être une richesse commune et ne peut survivre que par le biais de l’expansion guerrière, la conquête et l’asservissement à son profit d’autres économies.

Le Christ et l’économie

Le message de solidarité économique de Timon ne peut plus être entendue parce que l’Empire des bêtes a définitivement pris la place du Commonwealth d’Athènes, nourri de cette idée d’une nature indifférente à ses créatures. Aussi ce n’est pas tant de dispositifs ingénieux et de réformes ambitieuses dont l’économie a besoin, mais de combattre sur le fond cette vision du monde. Il faut comprendre que derrière cette image d’une nature hostile se glisse en définitive une perte de confiance en la divinité. Aucune solution au problème économique ne sera envisageable tant que vivra dans les strates inférieures de la conscience humaine le sentiment amer d’être abandonnés dans une nature indifférente où règne la loi du plus fort, quelque part sur une poussière d’étoile voguant vers nul part. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre les propos apparemment incongrus de Timon lorsque celui-ci exhorte les voleurs à se contenter des richesses offertes par la nature :

« Timon

(…) Pourquoi seriez-vous dans le besoin ? Regardez, la terre a des racines ;

Les chênes portent des glands, les églantiers des baies rouges ;

Par la généreuse ménagère Nature, devant vous,

Sur chaque buisson la table est mise. (…) « 20

Face à l’image d’une nature indifférente proférée par Apemantus, Timon dresse volontairement celle d’une nature qui se caractérise par sa prodigalité. Est-il naïf au point d’ignorer les réalités écologiques les plus simples ? Peut-il vraiment croire à cette nature qui offrirait généreusement ses ressources à chacun ? On ne peut comprendre le comportement de Timon que lorsqu’on s’aperçoit qu’il fait ici référence à l’Évangile selon Matthieu (6/24 et 25). Ce chapitre développe en effet la parabole des oiseaux qui ne sèment ni ne récoltent mais que le père céleste nourrit21. Que voulait dire le Christ à travers ses propos ? Invitait-il les hommes à adopter la même insouciance que celle des volatiles, comme une lecture superficiel inviterait à le penser ? Ou bien voulait-il plutôt signifier que, dans son rapport à la réalité économique, à la satisfaction de ses besoins vitaux, l’homme n’est pas comme il le croit abandonné de la divinité ! Si le Christ dit cela, c’est parce qu’il est vital pour l’homme de retrouver un sentiment de confiance envers le monde jusque dans sa relation à l’argent. Sinon, il serait impossible d’être humain au plein sens du terme sur la terre et avec les autres. Il est hautement significatif que cette parabole des oiseaux soit précédée, dans l’Évangile de Matthieu, d’une parole se rattachant directement à la problématique économique :

« Personne ne peut être au service de deux maîtres. Car s’il déteste l’un, il aimera l’autre ; ou bien s’il est attaché à l’un, il méprisera l’autre ; vous ne pouvez pas être au service à la fois de Dieu et de l’Argent. »22

La « ménagère Nature » (housewife Nature) de Timon n’est pas autre chose que le Dieu de l’évangile de Matthieu, le Père céleste. Autrement dit : derrière la perte de confiance qui vit dans les consciences humaine face à l’argent se tient en fait une négation du Père. C’est un athéisme profond, quoique masqué, qui se loge dans notre rapport perverti à la sphère économique.

Le symbole de l’eau et l’économie

Mais comment rétablir cette confiance que les puissances adverses ont profondément entamée ? Shakespeare esquisse la réponse à cette question lorsque nous voyons comment les serviteurs de Timon, avant de se disperser chacun de leur côté, partage ensemble le contenu d’une bourse23. Or l’ensemble des allusions aux évangiles de Jean et Matthieu dans cette pièce, ainsi que le caractère sacré de l’acte de partage qui se produit dans cette scène, nous autorise à y voir quelque chose de proche de la fraternité des apôtres après la mort du Christ. Timon vivra dans le coeur de ses serviteurs comme le message du Christ dans l’âme des premiers chrétiens après sa Résurrection. Comme si Shakespeare voulait dire à travers cette image : ce qui vit dans les âmes qui partagent le souvenir du Christ est porteur de quelque chose qui permettait de concevoir une relation juste des hommes à l’argent. Car le Christ permet la naissance d’une réelle fraternité entre les hommes.

En quoi consiste une telle fraternité chrétienne ? Dans cette pièce, Shakespeare précise ce concept en l’associant à l’image de la solidarité des marins. Le premier serviteur de Timon, regrettant la disparition de son maître, jure de lui rester fidèle et compare le lien qui les unit désormais à l’union des marins qui font naufrage :

« (…) Notre barque fait eau,

Et nous, pauvres marins, debout sur le pont qui succombe,

Écoutons les lames menaçantes ; il nous faut tous partir

Dans cet océan d’air. « 24

Si il est possible de s’opposer à l’égoïsme économique, c’est en tant que communauté développant le sentiment de solidarité. La fraternité des travailleurs de la mer en est le modèle. Cette image à quelque chose de très juste, car la fraternité qu’elle évoque n’est pas l’expression d’une effusion romanesque et sentimentale, mais l’image d’une solidarité pratique de travailleurs qui tiennent ensemble la même embarcation. C’est une telle fraternité pratique, nous dit Rudolf Steiner, qu’il faut concevoir pour repenser l’économie. Dans L’argent, l’or et la conscience, Gérard Klockenbring écrit à juste titre :

« La fraternité véritable n’est pas faite que d’harmonie des sentiments et d’accord des âmes. Il arrive même souvent que les rapports entre frères soient rudes et dépourvus d’aménité. La fraternité repose sur une interdépendance, une réciprocité inéluctable, parce que fondée sur les mêmes processus vitaux. (…) Une réciprocité libre et volontaire : voilà ce qu’est la fraternité dans la vie économique. Cet état de fait naturel peut être ainsi élevé au niveau d’une tâche morale. »25

Mais ce qui est remarquable dans cette pièce, c’est la façon dont Shakespeare va prolonger cette image de l’eau pour la relier au thème de l’économie. Il semble avoir voulu relier consciemment cette métaphore de l’eau à la question de la manipulation de l’argent. Ainsi, le personnage de Flavius compare les fluctuations financières de Timon au flux et au reflux de la mer :

« (…) Lorsque je vous soufflais le reflux de vos biens

Et la marée montante de vos dettes.(…) »26

De plus, c’est par la métaphore d’un souper d’eau chaude que Timon signifie à ses débiteurs leur trahison de toute solidarité. Enfin, Timon veut placer sa tombe près de la mer :

« Ne revenez pas, mais dites à Athènes

Que Timon a élu sa demeure éternelle

Aux confins sablonneux des flots amers,

Qu’une fois le jour la vague turbulente

Couvrira de sa mousse écumeuse ; venez là,

Et que ma pierre tumulaire soit votre oracle. »27

Sa pierre tombale pourra devenir un oracle pour la société athénienne parce que sa proximité de l’élément aqueux sera un modèle cosmique de solidarité sociale et économique. Proche de la mer, ce symbole naturel visible de la nécessaire fraternité des hommes sur le plan économique, la pierre tombale de Timon pourra devenir un oracle pour la société athénienne. C’est précisément ce que comprend l’un des personnages de la pièce, Alcibiade, lorsqu’il se recueille sur cette sépulture et prononce un hommage à Timon :

« Alcibiade (…)

Méprisé nos déplorations et ces gouttelettes

Qui tombe de notre nature avare, une riche pensée

T’a pourtant appris à faire pleurer à jamais le vaste Neptune (…) »28

Alcibiade semble donc nous dire : en pleurant Timon, nous-autres athéniens qui l’avons trahi prenons conscience de notre avarice. Nos petites larmes sont peu de choses, mais leur répondent les grandes larmes du dieu Neptune. Notre repentir est peu de chose, mais il est au moins le signe qu’une parcelle du grand idéal qui animait Timon ne nous est plus complètement étranger. Mort sous le signe de Neptune, Timon inspira désormais la société athénienne qui avait renié l’ordre solaire de la solidarité. La vaste mer, gouvernée par la loi des marées, du flux et du reflux de l’eau, de la circulation sans entrave des fluides, sera un modèle aux transactions financières qui devront apprendre la loi de l’échange, du prêt, de la confiance… Ce qui signifie : au symbole de l’or marqué par la puissance de Lucifer il faut désormais opposer celui de l’eau. L’eau est l’image juste pour une économie qui reconnaît le principe de la fraternité du Christ et cherche à l’appliquer.

Là encore, les concepts de l’économie sociale de Rudolf Steiner peuvent nous permettre de comprendre cette image. En effet, pour établir une économie viable, la première mesure consisterait à considérer l’argent non plus comme quelque chose ayant une valeur en soi mais seulement comme un support de conscience, un symbole nécessaire dans les transactions. Gérard Klockenbring écrit dans ce sens :

« Toute marchandise obéit donc à un perpétuel phénomène d’usure. L’argent, par contre, se voit conférer une valeur constante. C’est sur cette valeur que l’on construit. On s’appuie sur elle, on va même jusqu’à fonder sur elle sa sensation de bien-être et son sentiment de sécurité. Or c’est une illusion, car lentement mais sûrement la valeur de l’argent se sépare de celle des marchandises. »29

Or c’est exactement ce que nous décrit Shakespeare à travers les symboles de l’or et de l’eau. L’or est un métal précieux auquel spontanément nous attribuons une valeur intrinsèque. Il est plus qu’une valeur symbolique de par sa nature-même. En revanche, l’eau n’a aucune valeur propre, elle glisse entre les doigts, n’a pas de propriétés propres mais seulement le don de prendre en elle sous forme de trace les propriétés de ce avec quoi elle a été en contact, comme dans les dilutions homéopathiques. L’eau est l’image juste d’un argent qui n’aurait plus de valeur marchande propre mais qui serait le support transparent des échanges économiques. C’est pourquoi l’image de l’eau doit supplanter celle de l’or dans nos consciences pour saisir la véritable nature de l’argent.

* * *

Timon d’Athènes n’est donc pas une pièce destinée à s’apitoyer sur les revers de fortune d’une riche ruiné, mais à réfléchir aux fondements socio-économiques de notre société, à son lien avec le cosmos et celui des hommes entre eux. Car le maniement de l’argent se situe au carrefour même de ces interrogations. La vie de Timon est le récit symbolique de la façon dont l’impulsion du Christ en tant qu’être cosmique, Verbe d’amour qui régissait l’univers, cherche à pénétrer la sphère économique pour la libérer de l’influence dénaturante introduite par Lucifer.

1Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte III scène 4, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 424 et 425

2 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte V scène 1, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 502 et 503

3Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte II scène 1, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 388 et 389

4 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte V scène 1, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 516 et 517

5 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte III scène 4, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 432 et 433

6 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte I scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 376 et 377

7 Gérard Klockenbring, L’argent, l’or et la conscience, Éditions Iona, La Frette sur Seine (95), 1993, page 22

8Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte I scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 374 et 375

9 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 472 et 473

10 Jean-Pierre Vernant, L’individu, la mort, l’amour, Gallimard, collection Folio Histoire, Saint-Amand (Cher), 1996, page 159

11Rudolf Steiner, Les forces cosmiques et la constitution de l’homme, Le mystère de Noël, traduction de Béatrice et Anselm Steiner, Éditions Anthroposophiques Romandes, Suisse, 1985, pages 236 et 237

12 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte VI scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 464 et 465

13 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte I scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 372 et 373

14 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 492 et 493

15 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 492 et 493

16 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 476 et 477

17 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 484 et 485

18 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 488 et 489

19 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte V scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 518 et 519

20 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 3, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 490 et 491

21 Matthieu, Évangile, (6,26), traduction de André Chouraqui, Éd. Desclée de Brouwer, Brodard et Taupin, mai 1990, page 1887

22L’Évangile de Saint Matthieu, 6/24, Traduction de Pierre Lienhard, Éditions Iona, Barcelone (Espagne), page 19

23 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte IV scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 458 et 459

24 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte VI scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 456 et 457

25Gérard Klockenbring, L’argent, l’or et la conscience, Éditions Iona, La Frette sur Seine (95), 1993, page 34

26Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte II scène 2, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 402 et 403

27 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte V scène 1, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 514 et 515

28 Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, acte V scène 4, traduction de Robert Maguire et Bernard Noël, Le Club Français du Livre, Paris, 1967, pages 526 et 527

29Gérard Klockenbring, L’argent, l’or et la conscience, Éditions Iona, La Frette sur Seine (95), 1993, page 31

Contrat Creative Commons
Shakespeare et le mystère de l’or by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.


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