Publié par : gperra | 27 décembre 2010

Rencontres au bord de l’eau…

Nausicaa, Hélène, la Samaritaine

Une rencontre est une chose énigmatique. Que perçoivent l’un de l’autre deux êtres se faisant face pour la première fois ? Quelles sont les pensées qui les traversent, les émotions qui surgissent ? Que savons-nous vraiment de notre prochain ? L’étude du comportement des animaux, l’étologie, nous montre que le règne qui nous est immédiatement inférieur ne connaît aucune altérité : nos animaux de compagnie considèrent leurs maîtres non comme des créatures différentes d’eux mais plus ou moins comme des animaux dominants de leur propre race. Dans tout ce qu’il rencontre, l’animal ne reconnaît que lui-même. En tant qu’être humain, il n’est pas certain que nous soyons très dissemblables. La plupart du temps, notre comportement consiste à appréhender autrui en fonction de l’image que nous projetons sur lui, que celle-ci soit en rapport avec sa fonction sociale ou son apparence physique. Dans l’ouvrage intitulé Rapports entre générations et les forces spirituelles qui les régissent, Rudolf Steiner nous apprend ainsi qu’à une époque encore récente, c’est tout ce qu’un homme était en mesure de percevoir d’un autre :

« Ainsi, dans le passé, on a toujours vu le « Moi » humain à travers des voiles. (…) Essayez seulement d’éveiller en vous un sentiment pour la manière encore très élémentaire dont, au Moyen-Age, un homme en ressentait un autre. (…) Lorsqu’on rencontrait dans la rue un conseiller municipal, on savait tout de suite, sans consulter un annuaire, de qui il s’agissait. On n’avait pas besoin d’un papier ni d’un journal pour le reconnaître ; il avait une démarche, un regard, un port de tête particulier. On ressentait encore l’autre mais comme caché derrière les voiles1. »

Comme au Moyen-Âge, nous sommes encore bien souvent dans la situation où l’apparence de l’autre, qu’elle soit physique ou sociale, détermine toute la perception que nous avons de lui et le comportement que nous adoptons à son égard. Ce n’est que par instants, dans l’éclair mystérieux de regards qui se croisent, au cours d’une parole échangée qui soudain résonne autrement, ou par le sentiment soudain de sa présence à nos côtés alors même qu’il se taît, que quelque chose d’autrui peut parfois affleurer à notre esprit. La vie quotidienne forme sinon une sorte de voile qui le cache.

L’eau a bien souvent été employée comme symbole de cette vie. Ainsi dans la première scène du Second Faust, Goethe déploie l’image d’une cascade ornée d’un arc-en-ciel :

« La cascade qui se précipite en mugissant à travers la masse de rochers,

Je l’observe avec un ravissement croissant.

De chute en chute, elle se déverse

En mille et mille torrents

Et jette bien haut dans l’air ses tourbillons d’écume bruissante.

Mais avec quelle splendeur surgit de cette tempête

La courbe diaprée de l’arc-en-ciel dans sa fixité changeante,

Tantôt nettement dessinée, tantôt se perdant dans l’atmosphère

Et répandant autour d’elle un frisson de vaporeuse fraîcheur.

Il est l’image de l’activité humaine.

Médite ce spectacle et tu comprendras :

Ce reflet coloré, c’est la vie2. »

La vie est semblable à ce voile d’eau d’une cascade écumeuse où la lumière se mêle à la matière aqueuse pour produire les couleurs. Pour reprendre cette image, nous pourrions dire qu’au cours de sa vie sur la terre, l’être humain est toujours comme séparé de son prochain par le rideau d’eau d’une cascade. Non pas un fin rideau d’eau claire et transparente qui laisserait deviner derrière un visage, mais des cataractes bouillonnantes et grondantes formant un écran opaque à travers lequel aucune vision n’est possible, assourdissant également toute parole provenant de l’autre côté. En effet, que pouvons-nous espérer connaître réellement de l’autre à travers le voile de l’existence ? Comme nous allons le voir en examinant certains exemples de la littérature antique, la rencontre véritable des hommes entre eux est une faculté balbutiante qui a mûri lentement comme par étapes dans l’histoire de l’humanité. Jusqu’au jour où, à l’approche de ce que Rudolf Steiner appelle le tournant des âges, une âme fut enfin prête à faire cette expérience unique que l’Incarnation du Christ sur la Terre allait rendre possible pour tous.

La rencontre d’Ulysse et de Nausicaa :

Lorsqu’Ulysse sort nu des eaux du fleuve après avoir fait naufrage et dérivé pendant de nombreux jours, il est tout juste en mesure de couvrir ce qu’exige la pudeur avant d’aller solliciter l’aide du groupe de femmes qu’il vient d’apercevoir sur la rive. Pour celles-ci, il a alors l’aspect d’un fauve qui se rue sur ses proies. De fait, toutes sont prises de panique à cette apparition et s’enfuient aussitôt :

« Et le divin Ulysse émergea des broussailles. Sa forte main cassa dans la dense verdure un rameau bien feuillu qu’il donnerait pour voile à sa virilité. Puis il sortit du bois. Tel un lion des monts, qui compte sur sa force, s’en va, les yeux en feu, par la pluie et le vent, se jeter sur les bœufs et les moutons, ou court forcer les daims sauvages ; c’est le ventre qui parle. Tel, en sa nudité, Ulysse s’avançait vers ces filles bouclées : le besoin le poussait…3 »

Toutes sauf Nausicaa qui seule sait dominer sa peur et s’adresse à cet inconnu. Se noue alors un beau dialogue au cours duquel Nausicaa entend les souffrances du héros et décide de lui venir en aide. Mais pour que Nausicaa puisse le conduire à son père, il faut qu’Ulysse soit baigné et son corps oint d’huiles parfumées. Après cette opération, son aspect animal, qui avait commencé par effrayer les suivantes, laisse place au rayonnement de son être. La présence solaire d’Ulysse irradie de telle manière au sortir du bain que c’est un homme transfiguré qui se présente à présent à Nausicaa et peut désormais être conduit dignement à Alkinoos :

« Quand le divin Ulysse, puisant aux eaux du fleuve, eut lavé les écumes, qui lui plaquaient les reins et le plat des épaules, quand il eut, de sa tête, essoré les humeurs de la mer inféconde et qu’il se fut plongé tout entier, frotté d’huile, il mit les vêtements que lui avait donnés cette vierge sans maître, et voici qu’Athéna, la fille du grand Zeus, le faisant apparaître et plus grand et plus fort, déroulait de son front des boucles de cheveux aux reflets d’hyacinthe, lorsqu’il revint s’asseoir à l’écart, sur la grève, il était rayonnant de charme et de beauté4. »

À quoi est due cette intervention magique d’Athéna qui fait paraître Ulysse plus grand et plus fort qu’il ne l’est en réalité ? Nous connaissons bien ce prodige : lorsque quelqu’un sait considérer qui nous sommes réellement, ne sommes-nous pas toujours grandis et fortifiés par ce regard ? Que s’est-il passé entre Ulysse et Nausicaa ? Celle-ci a tout simplement su deviner en cet étranger hirsute un être de grande valeur masqué sous ses apparences pitoyables. Son regard bienveillant a grandi et fortifié Ulysse en reconnaissant qui il était vraiment. Comment a-t-elle pu accomplir cela ? Les paroles qu’elle lui adresse laissent présager de son secret :

« Tu sais bien, étranger, car tu n’as pas la mine d’un sot ni d’un vilain, que Zeus, de son Olympe, répartit le bonheur aux vilains comme aux nobles, ce qu’il veut pour chacun : s’il t’a donné ces maux, il faut bien les subir5. »

Puis quand elle s’adresse à ses suivantes :

« Puisqu’il est venu, il doit avoir nos soins : étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus6. »

Nausicaa montre ainsi à deux reprises qu’elle a appris à considérer les événements de la vie comme des actes accomplis par le Père des dieux. Pour elle, le monde est la manifestation de la volonté divine. Chaque fait de l’existence est un signe. Autrement dit, elle sait reconnaître derrière les apparences la part de réalité spirituelle qu’elles contiennent. Les paroles qu’elle adresse à Ulysse n’étaient donc sans doute pas autre chose qu’un enseignement initiatique condensé. Ce ne sont pas de simples propos de circonstance lorsqu’elle dit :

« (…) je l’avoue, tout-à-l’heure, il me semblait vulgaire ; maintenant il ressemble aux dieux des champs du ciel !7 »

Nausicaa a appris à percer le voile du corps et des contingences extérieures. Elle sait voir le céleste dans le terrestre, l’Homme au delà de l’animal. À ses yeux, Ulysse n’est plus semblable à une bête affamée, mais à un dieu des champs du ciel ! Car elle a su voir sa véritable stature spirituelle cachée. Nous comprenons donc quelles étaient, en Grêce archaïque, les conditions nécessaires à une rencontre de deux âmes. Comme Ulysse, il fallait avoir survécu au passage du grand fleuve, être sorti de l’eau purifié puis avoir été oint d’huiles sacrées afin que quelque chose de l’être profond se révèle dans le monde sous l’effet de l’initiation. Pour ceux qui, comme Nausicaa, s’étaient préparés à cette vision, les autres n’étaient plus confinés dans leur condition de membres de l’espèce humaine, cet état de l’humanité engluée dans l’existence qui fait dire à Nietzsche que les hommes ne sont finalement que de « doux animaux domestiques8». Pour reprendre notre image empruntée à Goethe, nous pouvons dire que dans cette rencontre d’Ulysse et Nausicaa, de la lumière commence à traverser le rideau d’eau pour pénétrer ses embruns d’un beau blanc d’écume… Dans l’Odyssée, la rencontre avec autrui est encore voilée par les eaux de l’existence, mais l’éclat solaire du moi véritable les imprègne de son rayonnement.

La rencontre d’Hélène et de Ménélas :

Lorsque Ménélas, dans la fiction imaginée par Euripide, fait escale sur les rivages d’une petite île, épuisé par dix longues années de guerre, il est si étonné de voir sa femme venir à lui pour lui annoncer que depuis tout ce temps elle n’a pas quitté ce lieu alors qu’il la croyait à Troie avec son amant, qu’il refuse de la croire et pense être en présence d’un fantôme, d’une illusion envoyée par les dieux trompeurs. Elle non plus ne peut croire à la présence de son époux qu’elle croyait mort. Elle doute alors non seulement de la réalité de ce qu’elle voit, mais aussi de celle de sa propre existence :

« Ménélas

Qui es-tu ? quel est ce visage, ô femme, devant mes yeux ?

Hélène

Mais toi donc, qui es-tu ? Ce que tu me demandes, je le demande à toi.

Ménélas

Jamais je ne vis femme qui lui ressemblât davantage… (…)

Nulle que je vis ne fut plus que toi semblable à Hélène.

Hélène

Que toi à Ménélas ! Les paroles me manquent. (…)

Ménélas

Dame Hécate aux flambeaux, ne m’envoie que de bons fantômes !

Hélène

Je ne suis pas un rêve au service d’Hécate. (…) Regarde-moi. Ne vois-tu pas bien que je suis ta femme ?

Ménélas

Tu es pareille à elle. Mais l’évidence est contre toi9. »

Qui peut nous assurer que nous ne sommes pas des illusions engendrées par les dieux destinées à se dissiper un jour dans l’éther universel, des rêves envoyés par Hécate ? À l’époque d’Euripide, il semble que les représentants les plus avancés de la culture grecque éprouvaient de manière profonde la question de la réalité d’autrui. Si cette pièce semble apparemment déboucher sur un doute absolu, un seul vers, qui peut passer inaperçu, nous indique que l’auteur devinait ou plutôt entrevoyait une solution à la grande énigme qu’il venait de poser. Il s’agit du moment où, en présence de son époux, Hélène laisse échapper une parole qui trahit sa certitude qu’il s’agit bien de lui :

« Car reconnaître ce qu’on aime, c’est éprouver la présence d’un dieu10. »

On pourrait aussi traduire : quelque chose de divin peut être ressenti par le cœur humain lorsqu’il est en mesure de reconnaître ce qu’il aime. Le secret de l’amour est de nous mettre véritablement en présence de l’autre. Mais cette faculté n’est évoquée par Euripide que sous la forme d’un pressentiment. Comme si elle n’était pas encore véritablement disponible. Pour reprendre notre image de la chute d’eau, nous pouvons dire que non seulement la lumière transparaît à travers le rideau liquide, mais que quelque chose qui ressemble à une voix parvient désormais à se faire entendre malgré le tumulte de la cascade, saisissant le cœur d’une intuition étrange. Pour Hélène, tout n’est qu’apparences, sauf peut-être ce sentiment diffus et impalpable d’amour qu’elle ressent en entendant la voix de son époux qui vient vers elle sur le rivage.

La rencontre du Christ et de la Samaritaine :

Lorsque la Samaritaine, puisant de l’eau au puits, remarqua la silhouette de cet homme qui quelques instants après allait lui demander à boire, quels ont pu être ses premières impressions, ses toutes premières pensées ? Probablement pas davantage que celles qui consistaient à remarquer l’appartenance de cet étranger de la tribu israélite. Puis son étonnement qu’il lui adresse la parole en dépit des coutumes de séparation entre ce peuple et le sien. Mais voici que dans le dialogue qui se tisse avec cet inconnu, la Samaritaine pressent soudain quelque chose sur lequel elle ne peut tout d’abord pas mettre de mots précis. Elle commence par se rendre compte que ce qu’elle éprouve est plus grand que tout ce qu’elle a connu jusqu’ici :

« Es-tu plus grand que notre père Ia‘acob qui nous a donné ce puits et en a bu lui-même avec ses fils et ses troupeaux ?11 »

Elle accepte donc une sorte de saut dans l’inconnu. C’est alors que cette individualité mystérieuse la renvoie à elle-même en évoquant sa situation présente : elle a eu cinq maris et celui qu’elle a maintenant n’est pas le sien. Comme le dit Gérard Klockenbring dans son étude de l’évangile de Jean :

« Par cette parole, le Christ montre qu’il sait. Il la prononce en sachant qu’il met un couteau dans une plaie. Mais ce n’est pas pour faire mal, c’est pour guérir12. »

Elle découvre un sentiment que probablement peu d’êtres humains avaient encore éprouvé en présence d’un autre : se sentir reconnu dans son être le plus intime, dans la singularité de son propre chemin de vie. C’est alors qu’elle comprends : celui qui se tient en face de moi me connaît comme nul ne l’a jamais fait et ne saurait le faire. Lui sait qui je suis. Mais seule la divinité peut connaître ainsi quelqu’un dans ce qu’il est au plus profond de lui-même : seul Dieu sonde les reins et les cœurs13. C’est donc que celui que je vois maintenant n’est pas seulement un homme, mais que l’esprit de Dieu est en lui. Il est le Messie, celui qui doit venir et que l’on nomme Christos14 !

La rencontre du Christ et de la Samaritaine telle qu’elle nous est relatée dans l’évangile de Jean constitue une sorte de pas décisif par rapport à ce qui n’était qu’esquissé par Homère et Euripide. Car cette femme finit par reconnaître la véritable nature divine de celui qui se tient près d’elle pour lui demander à boire. Elle va en quelque sorte plus loin que Nausicaa, qui n’avait fait qu’entrevoir la présence lumineuse de l’être spirituel de l’Homme derrière les apparences animales de son espèce. Elle va également plus loin qu’Hélène, pour qui le mystère de l’amour n’était encore qu’un pressentiment divin de l’autre. Avec la Samaritaine, la rencontre entre un moi et un autre moi s’expose dans la claire lumière de la connaissance. Cette rencontre a quelque chose d’absolu. Mais elle n’a pas lieu d’emblée. Au contraire, elle se fait progressivement, toute en douceur et en délicatesse. La Samaritaine écarte un à un les voiles qui masquent la présence réelle de celui qui se tient là près d’elle. Elle lève tout d’abord celui de la condition sociale et ethnique : comment se fait-il que toi, qui est un homme et un israélite, puisse me demander à boire ? Puis l’autre voile, celui qui lui cache la réalité de son propre être. Elle se sent alors vue comme jamais elle ne l’avait été. Ce regard qui se pose sur elle lui permet de se connaître elle-même sans fard. C’est pourquoi elle fini par comprendre que celui à qui elle s’adresse n’est pas simplement un homme comme les autres mais le Messie. C’est-à-dire qu’elle perce de manière intuitive la dernière enveloppe qui recouvrait l’être du Christ incarné sur la Terre et reconnaît la nature divine du moi qui habite ce corps. Gérard Klockenbring a fait remarqué à quel point le dialogue entre le Christ et la Samaritaine est tissé de tact :

« Ce chapitre est un joyau de la littérature mondiale, parce qu’il nous permet de suivre pas à pas le déroulement d’une démarche de l’esprit d’une discrétion et en même temps d’un niveau de respect réciproque qu’il est difficile de dépasser15. »

Au cours de cet entretien, aucune parole adressée n’est jamais trop directe, car les deux protagonistes savent atteindre l’autre sans le contraindre, le toucher sans le heurter, se montrer sans s’imposer à lui. On pourrait aussi dire que ce dialogue épouse jusque dans sa forme les méandres d’une source. Le Christ comme la Samaritaine usent tous deux de l’art élégant et délicat de la courbe, de la souplesse de l’eau vive et cristalline en mouvement. Leur tête-à-tête est constitué de l’être-même de l’eau. Au cours de cette rencontre, les chemins de l’eau aboutissent d’un cœur à l’autre, comme si autrui était un tourbillon vers lequel tous les mots prononcés finissaient par converger. Par la grâce de ces paroles échangées à la sixième heure du jour, le rideau d’eau de l’existence est devenu, un bref moment, complètement transparent ! Il a laissé apparaître l’autre dans sa pure réalité spirituelle. Or c’est précisément à cet instant que le Christ se compare lui-même à une source :

« Qui boit de cette eau a soif à nouveau. Mais qui boit cette eau dont moi je lui donne n’aura plus soif en pérennité, car l’eau que je lui donne devient en lui source d’eau jaillissante pour la vie en pérennité16. »

Jusqu’à présent, l’eau du fleuve de la vie avait toujours été un voile masquant. Comme le disaient les Grecs avec l’image du Léthé, l’eau était une frontière. Il fallait passer de la rive de ce monde à l’autre. L’eau était ce qui séparait les apparences de la réalité spirituelle. Mais voici que survient un être pour qui l’eau n’est plus séparatrice, mais constitue un élément à travers lequel se montre son être véritable. Au point que le Christ peut revendiquer l’eau comme ce qui fait partie de lui et non comme ce qui ferait écran à sa manifestation. Pour le Christ, l’eau de la vie est pure transparence où son être luit. Le reflet coloré de l’arc-en-ciel qui se déploie après avoir traversé les eaux d’une cascade, que Goethe décrit dans la première scène du Second Faust, est l’image exacte de l’entité du Christ passant le fleuve de l’existence pour manifester Sa lumière parmi les hommes. C’est pourquoi, de l’autre côté du torrent, la Samaritaine peut voir resplendir la source-même de la lumière, le Logos, se manifestant d’ordinaire de façon éclatée dans le monde, à la manière de l’arc-en-ciel.

* * *

L’épisode d’Ulysse et de Nausicaa nous montre ainsi qu’à l’époque de la Grèce archaïque, la rencontre avec autrui était encore une possibilité réservée au strict cadre des initiations. Pour le reste de l’humanité, chacun allait plus ou moins sa vie sur terre sans se rendre vraiment compte de la présence des autres à ses côtés. « Les autres » : cette notion renvoyait au tissu complexe de relations familiales et hiérarchiques par lequel on se sentait défini, comme un animal éprouve sa propre existence à travers la place qui lui est accordée dans la meute.

Il n’en allait déjà plus tout-à-fait de même quelques siècles plus tard, comme en témoigne l’Hélène d’Euripide. En effet, ce contemporain d’Aristote nous décrit la rencontre de deux êtres qui s’interrogent au sujet de la réalité de l’autre. Autrui est devenu une immense question. Mais seul le pressentiment de la réponse peut encore affleurer jusqu’aux consciences sous la forme d’un indicible sentiment d’amour.

Enfin, lorsque l’être du Christ présent en Jésus se laisse percevoir à la Samaritaine, c’est une réelle rencontre de deux êtres qui a lieu. Ni les apparences, ni le sexe, ni l’ethnie, ni même la biographie qui enveloppe toute vie humaine ne font plus obstacle. Cette rencontre va si loin que, comme le dit Gérard Klockenbring, elle prend un caractère unique et absolu :

« C’est la seule fois de toute sa vie et donc de toute l’histoire du monde que le Christ dit à quelqu’un qui il est17. »

Comme un modèle pour toutes celles qu’elle rendra ensuite possible, la toute première rencontre véritable de l’histoire humaine vient d’avoir eu lieu ! Or ce fait historique a une importance particulière pour le temps présent puisque, comme le dit Rudolf Steiner, le caractère déterminant de notre époque est que l’homme peut désormais rencontrer son semblable à visage découvert :

« Nous devons d’abord prendre conscience, avec tout notre être, du fait suivant : maintenant, lorsqu’une âme humaine rencontre une autre âme humaine, c’est un « Moi » qui se tient devant un autre « Moi », à découvert18. »

Lorsque le Christ rencontra jadis la Samaritaine, il déposait en quelque sorte dans la nature humaine une graine – la possibilité d’une vraie rencontre – qui, près de deux mille ans plus tard, commence seulement maintenant à germer.

Grégoire Perra

1 Rudolf Steiner, Rapports entre générations et les forces spirituelles qui les régissent, traduction de Raymond Burlotte, Éditions Anthroposophiques Romandes, Suisse, 1975, pages 206 à 208.

2Goethe, Faust, traduction de Henri Lichtenberger, collection bilingue, imprimé à Alençon, Éditions Aubier, 1980, page 5.

3 Homère, Odyssée, chant VI, traduction de Victor Bérard, Édition Le Livre de Poche, Paris, imprimé à Montrouge, ISBN : 2-253-00564-9, 1983, page 115.

4 Homère, Odyssée, chant VI, traduction de Victor Bérard, Édition Le Livre de Poche, Paris, imprimé à Montrouge, ISBN : 2-253-00564-9, 1983, pages 118 et 119.

5 Homère, Odyssée, chant VI, traduction de Victor Bérard, Édition Le Livre de Poche, Paris, imprimé à Montrouge, ISBN : 2-253-00564-9, 1983, page 117.

6 Homère, Odyssée, chant VI, traduction de Victor Bérard, Édition Le Livre de Poche, Paris, imprimé à Montrouge, ISBN : 2-253-00564-9, 1983, page 118.

7 Homère, Odyssée, chant VI, traduction de Victor Bérard, Édition Le Livre de Poche, Paris, imprimé à Montrouge, ISBN : 2-253-00564-9, 1983, page 119.

8 Nietzsche, Généalogie de la morale, deuxième traité, paragraphe 6, traduction de E. Blondel et O. Hansen-Love, Th. Leydenbach et P. Pénisson, Éd. Flammarion, 1996, page 76.

9 Euripide, Hélène, traduction de Marie Delcourt-Curvers, Éditions Gallimard, Impression à Saint-Amand (cher), ISBN 2-07-038192-7, 1962, pages 961 à 963

10 Euripide, Hélène, traduction de Marie Delcourt-Curvers, Éditions Gallimard, Impression à Saint-Amand (cher), ISBN 2-07-038192-7, 1962, pages 961 à 963

11La Bible, Jean, (4/13 et 14), traduction de André Chouraqui, Éd. Desclée de Brouwer, imprimé par Brodard et Taupin, mai 1990, ISBN : 2-220-03083-0, page 2068.

12Gérard Klockenbring, L’Évangile selon Jean- Étude, Iona, Paris, imprimé à La Frette sur Seine, 1988, ISBN : 2-904 654-04-6, page 121.

13Voir Jérémie 11/20, 17/10 et 20/12. Voir également : La Bible de Jérusalem, Psaume 139, Hommage à Celui qui sait tout, traduite en français sous la direction de l’école Biblique de Jérusamem, Éditions du Cerf, imprimée par Maury-eurolivres S.A. à Manchecourt, juin 2000, ISBN : 2-266-10585-X, page 984

14La Bible, Jean, (4/25), traduction de André Chouraqui, Éd. Desclée de Brouwer, imprimé par Brodard et Taupin, mai 1990, ISBN : 2-220-03083-0, page 2068.

15 Gérard Klockenbring, L’Évangile selon Jean- Étude, Iona, Paris, imprimé à La Frette sur Seine, 1988, ISBN : 2-904 654-04-6, page 113.

16La Bible, Jean, (4, 13 et 14), traduction de André Chouraqui, Éd. Desclée de Brouwer, imprimé par Brodard et Taupin, mai 1990, ISBN : 2-220-03083-0, page 2068.

17Gérard Klockenbring, L’Évangile selon Jean- Étude, Iona, Paris, imprimé à La Frette sur Seine, 1988, ISBN : 2-904 654-04-6, page 113.

18 Rudolf Steiner, Rapports entre générations et les forces spirituelles qui les régissent, traduction de Raymond Burlotte, Éditions Anthroposophiques Romandes, Suisse, 1975, page 201.

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