Publié par : gperra | 26 décembre 2010

Syncope

Une sensation de chute, la gorge qui se serre, et son corps qui choit sans possibilité de le retenir. Dans ses os, il ne perçoit que l’écho très assourdi de sa chute contre l’asphalte. Mais dans sa tête, cette impression d’un univers qui se referme, d’une coupole se dressant peu à peu au-dessus de la ville pour inonder d’obscurité les rues alentour. Il suffoque, l’obscurité va le recouvrir comme un faux ciel où les cadavres moisis d’étoiles avortées pourrissent en d’innombrables yeux rouges malveillants. Les murs de la chair se soudent les uns les autres. Le soleil ne filtre plus qu’à travers un amas de veines entrelacées. Il sent passer dans ses cheveux comme une langue râpeuse qui cherche les jointures de son crâne pour se glisser dans son cerveau. Le vent est mort. Le silence est dévoré de déglutitions inarticulées et de bruits de tendons qui se déchirent…

 

Le grand sommeil vient tisser son sang de lumière. Il glisse lentement vers une flamme qui troue la nuit au loin. Il est infiniment léger et se sent avalé par la clarté. Il tombe quelque part.

 

Peu à peu, un paysage émerge, en demi-teinte sur l’obscurité. Dans ce paysage, il reconnaît son corps démembré qui le regarde. Il sent son armure de nacre blanche éparpillée en fragments d’étoiles sur le ciel noir. Sa lance est invisible, mais il la tient fermement dans sa main : bien droite, comme la colonne vertébrale de l’univers. Sa couronne de feuille d’or et d’argent a pris racine dans le sol de son rêve. Elle a poussé, poussé, engendré de multiples rejetons et la Terre entière s’est recouverte de cette étrange végétation. Mille forêts de lumière rient et secouent son métal. Quelque part, de l’autre côté du monde, son cœur bat sous la mer.

 

Puis, l’instant d’après, il se voit tel qu’il était avant de commencer son aventure, avant que les Dieux ne décident d’écrire son histoire en le faisant apparaître sur le chemin pierreux des mots à l’heure du crépuscule. Une image, aussi vaste que l’univers mais plus colorée, s’imprime sur ses paupières closes : il y est enchevêtré de soleils. Un soleil orange, qui n’est pas celui du couchant, monte dans son front. Partant de sa poitrine, de la lumière blanche fuse de ses mains et de ses doigts. Il marche et foule le sol d’un soleil endormi, couleur de terre. Il entend couler une rivière entre les étoiles.

 

Mais la gueule d’une bête immense l’engloutit. Il lui laboure le ventre à coups d’épée, puis à coups de griffes après que son épée se soit brisée. Il prend cent forme différentes pour ne pas se laisser broyer. Et les années passent dans le ventre de la bête jusqu’à ce qu’enfin il déchire un coin de sa peau pour regarder au-dehors. Voici ce qu’il voit :

 

C’est la nuit. De la lumière blanche, salie par les brumes, rebondit sur un sol d’herbes à demi-éveillées. Elle reste en suspend bien au-dessus de la cime des arbres qui s’étirent pour l’attraper. À cette heure, tout est encore confus. Une femme nue s’élonge dans chaque pierre. Seule une sensation de chaleur circule entre les êtres du rire et ceux qui sentent quelque chose de lourd tomber sans fin dans leurs mémoires. Des flammèches sursautent d’étonnement, mais les boules de brouillard n’en finissent plus de s’entortiller sur elles-mêmes sans pouvoir s’en dépêtrer. Des songes roulent vers la plaine, puis jusqu’aux montagnes qui barrent la route à l’infini. Une magicienne regarde les enfants-étoiles baver dans leur sommeil. Des balafres lumineuses s’ouvrent et se referment sur son collier d’argent. Sa poitrine se soulève et s’affaisse lentement. Du cuivre orange-feu s’enroule autour de ses hanches. Ses pieds chaussent l’herbe grise et molle. L’Océan raconte qu’elle pleura ce soir-là, car, sur ses joues, il avait cru flairer l’odeur des larmes.

 

La peau de la bête cicatrise et se referme. Mais il est trop tard. Le regard de l’homme a profité de cet interstice pour s’évader. Il enfourche un souvenir et part au galop. Après une nuit de course folle, il a traversé une immense forêt. Au matin, il s’arrête car il est au bord de la mer. Il laisse le temps jouer avec les oiseaux blancs, si bien que c’est le soir, si bien que c’est l’heure de partir.

 

Un navire vient le chercher. C’est un tout petit esquif qui n’a qu’un mât. La mer s’enfle et la peau des vagues se craquèle. Une lumière rouge vient s’aventurer sur leurs crêtes, comme un bourdonnement contre les tempes. Elle s’y est éventrée à plusieurs reprises et rampe en saignant jusqu’au soleil. Le vent gonfle la voile du navire et l’arrache peu à peu à l’horizon.

 

Quand l’homme sera à bord, il repartira d’où il était venu. Il naviguera vers une île. Une île dont il faut escalader les falaises de sable avant de vaciller d’allégresse entre des pommiers tant couverts de fruits que leurs branches plient. Assise dans l’herbe, près d’un torrent, une jeune fille espiègle y rit et refuse quand une mésange endormie au creux de sa main lui demande de la tuer.

 

L’homme se souvient alors d’un chant. Un chant que les couleurs lui ont enseigné dans son enfance. Un chant qu’elles disaient avoir appris lorsqu’elles s’endorment et que la mer, en se retirant, leur happe la mémoire. Il sent sa conscience rouler sur le sable comme un galet emporté par la marée. Des gravats de mots se cognent sous sa langue. Il veut les cracher et ils s’envolent : c’est un chant de combat, un immense défi en langage de dragon de lune.

 

Alors il ne part plus. Il fait demi-tour pour graver son histoire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pierres. Il fait un bond au-dessus des arbres, au-dessus de la mer, bouscule la lune, écarte les astres et saute dans le néant.

 

Un Dieu frappe du poing le soleil qui résonne comme un gong.

 

Soulevant péniblement sa joue du bitume, l’homme prend appui sur son avant-bras et tente de se relever.

 

 

Contrat Creative Commons
SYNCOPE by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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