Publié par : gperra | 26 décembre 2010

Saint-Mazure et le purgatoire audiovisuel

Fait divers (authentique) : En 1993, à Roubaix, un homme meurt devant son téléviseur. Dix mois s’écouleront avant qu’on ne s’aperçoive de sa disparition.

 

Mourir pendant la pub… c’est mourir presque deux fois plus que la normale.

 

Le journal de vingt heures venait peut-être de s’achever. Bruno Mazure lui souriait, le regard encore étincelant de la malice du trait d’humour qu’il avait pu placer, juste au moment approprié aux normes réglementaires de la télévision publique.

 

L’homme avait pouffé avec modération.

 

Peut-être la fille pulpeuse aux seins bombés des pâtes Barilla lui donna-t-elle cet avant-goût du Paradis que tout consommateur des années 90 rêvaît de rejoindre après sa mort. Toujours est-il qu’en s’assoupissant sur son canapé, il mourut, juste un peu déçu qu’il n’y ait pas de bon film au programme ce soir-là. La crème Nivéa passait de mains en mains. Ce furent ses dernières pensées.

 

Pendant dix mois, il resta là, la télévision allumée de nuit comme de jour.

 

En journée, elle donnait un peu de gaîté à la pièce avec le vacarme de ses sourires, de ses aventures, de ses informations graves et de ses dessins-animés japonais. Mais la nuit ce n’était plus du tout la même ambiance : dans la pièce sombre, l’écran gris du hors-programme crépitait des étincelles blanches. Et dans son faisceau de lumière froide, dans la même position que dix mois auparavant, les jambes sagement croisées, la ceinture et la braguette défaites pour être plus à l’aise, le cadavre en putréfaction du téléspectateur le plus fidèle qui soit au service public qui regardait… regardait… regardait…

 

Pendant ces dix mois, les nouvelles s’étaient succédées : le referendum sur le traité de la Prostate, le débarquement des déchets hospitaliers en Somalie, le viol des Législatives, la pub… la pub… la pub…

 

Chaque image semblait aggraver le processus de décomposition.

 

Son âme désincarnée continuait néanmoins à regarder, sans lâcher une minute l’écran, sans jamais penser à autre chose. Peut-être ne se rendait-il pas vraiment compte de son état en raison de l’immuable sourire convivial que Bruno Mazure continuait à lui adresser, aussi régulièrement que lorsqu’il était encore vivant. Pourtant, il devait en falloir du courage à l’image errante de Mazure pour supporter ce que son regard fixe était censé voir : les joues de l’homme étaient tombées, la chair de ses gencives devenue noire et cassante. Un oeil s’était détaché et avait roulé sur la moquette. Les mouches avaient pondu leurs oeufs dans sa gorge tandis que les fourmis luttaient avec les vers pour avoir leur part de testicule. Elles transportaient vaillamment les croûtes humaines à travers la pièce, si bien que, tout autour du canapé, une flaque noire s’était agrandie peu à peu. Les mouches étaient si nombreuses qu’elles volaient en formation compacte ; le bruit de leurs ailes couvrait presque parfois la voix du présentateur.

 

Pourtant, à heure fixe, Mazure lui souriait. Mazure semblait de connivence avec les forces rédemptrices de l’Au-Delà. Il avait le regard lumineux d’un ange en charentaises.

 

Et ce sourire faisait tressaillir la charogne de bonheur et d’espoir. Son coeur — c’est une image, son coeur était à présent devenu un nid de larves voraces — son coeur, donc, s’apaisait, et ce sourire l’inondait de sérénité. Ces yeux bleus semblaient lui murmurer que tout cela allait bientôt finir. Qu’il pourrait bientôt zapper vers la Vie Eternelle.

 

Quand enfin retentit le chant des cohortes hertziennes qui venaient élever son âme au Président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, il fut juste un peu frustré de ne pas savoir qui allait être nommé Premier Ministre. Des mots plus purs que le cristal rompirent les dernières attaches psychiques qui se cramponnaient encore au téléviseur et il se sentit soulevé avec douceur par une vague immense.

 

Le Diable piaffait de rage : mort sur T.F.1, l’homme n’aurait eu aucune chance.

 

Contrat Creative Commons
Saint-Mazure et le purgatoire audiovisuel by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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