Publié par : gperra | 26 décembre 2010

Poing levé, tête en bas !

Il était militant, fleur aux dents fauchée de ses vingts ans, ni tout à fait de parti ni tout à fait de groupuscule, vaguement lucide à force d’expériences et de jeunesses communistes avortées, seulement convaincu d’idées dont il fallait embraser le peuple, petit vin blanc pour s’échauffer, baïonnettes imaginaires dans ses mains tremblantes, réthorique de retraite aux flambeaux, exaltation de fête foraine.

En compagnie des camarades, les tempes à vif à force de s’aboyer les mêmes montagnes au visage, il avait cessé de vouloir entendre et lisait à front fermé les phrases informatives qui maintenaient malgré elle sa révolte en état d’alerte permanent.

 

Sous l’effet de quelque caramélisation interne, plus rien ne venait briller dans ses yeux pourtant grands ouverts. Trop occupé à marteler chaque semaine des rythmes nouveaux pour foule infantilisée à l’intérieur de sa gorge vibrante, il ne remarquait pas sur ses lèvres sèches la nidification de ces mots-cigognes qui ravinaient un continent blasé : son espoir.

 

Il n’avançait plus à pas si vigoureusement articulés contre le bitume, dans le vent des révolutions, vers les chambres des filles dévêtues, mais bien plutôt dans la vase des 7h32, rames de dégoût à dix minutes d’intervalle, agrippé à son propre ventre comme à une bouée qui crève d’ennui.

 

Du fond de son exil, le regard haut-perché sur la vie, il avait perdu le goût de laisser ruisseler ses doigts dans les flaques de lumière le long des vitres ou sur un corps de femme après la pluie.

 

Qu’importe puisqu’il se méfiait de ces jeux aux reflets fuyants et aux soupirs lascifs, fadaises de jouisseurs désengagés dont il avait complètement désappris les règles, mais dont le souvenir revenait en d’amères éclaircies pour lui reposer la question de sa propre existence, comme une bile tiède entre ses dents serrées.

 

Aussi, quand la lame de fond, à l’heure de rassembler ceux qui méritaient de partir loin des hot-dogs froids, des hit-parades de la Cinquième République et des divans de cuir des salons-télés, le laissa sur le rivage de sa ville asséchée pour s’en aller vers les plaines de l’Être, en Russie ou ailleurs, il avait de la viande à l’os sous la langue – comme des slogans au goût de cadavre – trop juteuse pour qu’il n’en bave pas soudain de bêtise et d’étonnement.

 

 

Contrat Creative Commons
Poing levé, tête en bas ! by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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