Publié par : gperra | 26 décembre 2010

Pierre Joxe. Dans la conscience osseuse d’un fonctionnaire de l’État

Chaque fois qu’il n’est pas dans sa salle de bains, Pierre Joxe est en fonction, serrant les mains indécises, souriant superbement aux sceptiques. C’est qu’il est beau, le sourire de Pierre Joxe ! Joliment dentelé, fine broderie au crochet, de boucher. C’est en vain que l’on s’efforcerait de lui renvoyer le même : il n’en résulterait, hélas, qu’une pâle copie, gueule enfarinée. Car quand Pierre Joxe tente de convaincre, ses puissantes formules incantatoires destinées à appuyer rationnellement son argumentation se mêlent à son ton mesuré et courtois, ce sérieux qui force le respect. Ses phrases s’interrompent de longs silences méditatifs, à la recherche de l’expression juste et délicatement codée, avant que ne recommence son débit rassurant, ronronnant, rythmé par le cliquetis des pas qui hantent sa voix.

C’est ainsi que la force de conviction de Pierre Joxe déferle sournoisement dans la conscience ahurie d’admiration de son interlocuteur : un étrange sentiment paralyse un à un les muscles de son visage, laissant tomber lourdement sa mâchoire qui tire la peau de ses joues jusqu’à ses yeux ronds devenus placides… L’envie de voter lui dégouline au coin des lèvres, les portes de l’invisible et de la mairie s’ouvrent devant lui. L’univers s’efface doucement de la conscience de l’électeur tandis qu’en lui s’éveille la certitude qu’il détient une parcelle du remède sans faille aux maux du monde : surgissant d’un soleil de glace translucide, portés par des rayons sereins, viennent à sa rencontre sa carte et son pin’s !

Machinalement, Pierre Joxe rapproche ses doigts, les appuie l’un contre l’autre, les courbe et les fait craquer de satisfaction, cependant qu’avec des gestes d’une infinie lenteur, quelque chose écarte les phrases et se fraye un passage dans le sentier des slogans utopiques et généreux. Derrière ce visage blanc et friable dénué de toute expression, on devine confusément, sans même oser regarder, un sourire aux dents mortes. L’air de rien, mais fier de lui, Pierre Joxe essuie une goutte de liquide lacrymal qui perle de ses paupières par suite de son intense effort de concentration. Peu à peu, au sein de la jouissance et de la béatitude, les paroles de Pierre Joxe se recroquevillent et disparaissent. Un grincement inquiétant se fait entendre dans le silence où sa voix démembrée se propage. Sur le double verre de ses lunettes magistrales, une silhouette fantomatique s’esquisse. Puis, montant de sa gorge, un bruit sec et bref, celui d’un squelette au garde-à-vous qui claque des talons : le DEVOIR !

Contrat Creative Commons
Pierre Joxe. Dans la conscience osseuse d’un fonctionnaire de l’État by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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