Publié par : gperra | 26 décembre 2010

La revenante et le candidat

C’était le temps des élections. La province se couvrait de meetings et de réunions, on entendait le bruit des ovations et des musiques d’accordéons loin aux alentours des chapiteaux de fortune, forteresses provisoires destinées à mettre la population à l’abri du scepticisme, où les candidats venaient convaincre les foules l’espace d’un soir.

Dans les villes, les maires voyaient l’occasion idéale d’afficher leurs convictions intimes sur papier glacé quadrichromé, espérant obtenir ainsi le poste de conseiller général qu’ils briguaient depuis tant d’années et faire fuir le démon de l’abstention rôdant par les chemins de traverse de leurs communes. Ainsi était-il interdit à quiconque d’examiner les reflets d’un cristal de quartz ou de calculer le mouvement des étoiles pendant les heures d’ouverture des bureaux de vote ! Quant aux terrifiants pochoirs rouges et noirs de 1968, les murs en avaient patiemment avalé l’encre, ne laissant plus apparaître par endroits que des marques sombres sur des surfaces uniformément grises qui effrayaient encore les mères de famille.

Le gouvernement envoyait alors ses fonctionnaires, porte-paroles dévoués et intrépides d’un Messie qu’ils ne croisaient pourtant que très rarement dans les couloirs lambrissés de leur immeuble de bureaux, qui n’avait guère accompli de miracle en leur présence, mais qui les salariait.

Ce jour-là, c’est le candidat déclaré en personne qui sortit de sa voiture de fonction, le torse bombé de celui dont le devoir de vaincre mobilise toutes les énergies. Le journaliste régional, qui l’attendait pour immortaliser sa montée des marches de marbre de la salle municipale, s’écarta sur son passage, cadra l’objectif de sa caméra et fit un vif zoom-avant révérencieux sur ses impeccables chaussures noires que soulevaient de belles chevilles souples. À mi-chemin de la porte d’entrée, le candidat s’arrêta, saisi soudain d’un doute incongru, projectile contondant heurtant de plein fouet la visière rabattue de son sourire de circonstance. Quelque chose avait stoppé net son assaut de l’éternelle barricade qui se dressait entre lui et le pouvoir. L’immense ennui des livres de comptes et des rapports d’enquêtes préliminaires lui remonta d’un trait à la gorge, telle une bouffée de gaz lacrymogène.

Il se ressaisit, ne prêtant pas plus d’attention à ce premier signe avant-coureur de danger. Un discours fraîchement faxé dans la main gauche, la droite prête à serrer cordialement tout ce qui se présenterait sur son passage, le candidat décontractait une à une ses cordes vocales et entrait dans la salle avec la ferme intention de gagner des voix. Il s’approcha de l’estrade aménagée à son intention et en son honneur, s’accouda au podium couvert de drapeaux, puis se pencha sur le micro consacré. Sans même s’en rendre compte, il avait déjà enchaîné ses premières phrases les unes après les autres, comme un chapelet de perles d’enfant sage, quand il eut un sursaut de surprise en jetant malencontreusement un coup d’œil à son public en contrebas. Il était bien certain d’avoir vu une lueur d’ironie glisser de visages en visages sur l’auditoire assoupi de ses partisans, ce chœur de fidèles conçu pour applaudir pendant les pauses.

Il allait reprendre quand il faillit soudain s’étrangler de stupeur. Un instant il se crut possédé par l’une de ces violentes crises de délire qui, dit-on, s’empare des premiers-ministres quand ils constatent que leurs allocutions ne produisent pas sur la population l’effet escompté. Il n’en croyait pas ses yeux : une fille aux seins nus dansait, insolente, perdue là-bas dans l’assistance indifférente, narguant ses joues d’homme d’état d’ordinaire impeccablement rasées mais il est vrai légèrement verdâtres en cette avant-veille de suffrage universel !

Illusion passagère ? Mirage causé par la fatigue et les apéritifs de messe ? Fruit réprouvé d’une imagination proscrite qui aurait décidé de prendre le maquis à l’intérieur de son cerveau de haut fonctionnaire ? Ou bien réapparition vengeresse d’un fantôme insoumis revenu de l’Histoire pour le hanter ? L’angoisse fouetta l’estomac du candidat comme la queue d’un iguane irascible sortant d’un tombeau fraîchement réouvert.

Cependant, la terrible vision ne se dissipait pas : la fille avait rabattu sa chemise à fleurs bleues derrière ses épaules couleur de sable, si bien que son ventre et sa poitrine s’exhibaient à présent complètement. La terreur faisait perler sur le front du candidat de grasses gouttes translucides. Il la regardait danser, effrontée, insouciante des mesures déjà prises qu’il était venu publiquement proposer ce soir-là. Elle respirait à pleins poumons, le regard perdu dans des utopies hallucinogènes et exaltantes, cambrant ses hanches d’adolescente qui n’avait pas encore enfanté.

Il fit un discret signe de croix de Lorraine et porta la main à son agenda pour se donner du courage. L’ondulante danseuse aux seins tressaillants le toisait du regard, dernier défi de ces années 60 que le candidat avait pourtant bien cru ensevelies à jamais sous le béton du sommeil qui couvre à présent autant les pavés que les crânes. Il déglutit, passa un mouchoir dans son cou pour y éponger la sueur et rajusta ses lunettes avec le geste de quelqu’un qui aurait claqué nerveusement la porte d’un fourgon blindé.

Il reprit son calme et continua comme si de rien n’était. Le chant de son discours s’éleva jusqu’aux nues pour intercéder en sa faveur auprès des sondages et pour le délivrer du mal.

Contrat Creative Commons
La revenante et le candidat by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :