Publié par : gperra | 26 décembre 2010

La jeune fille, l’appelé, les ministres et les années soixantes

Eux,

notables élus et sereins dont la vieillesse avait relâché les muscles du ventre, ventres repus qu’ils tâtaient parfois après leurs déjeuners d’affaire sous leurs caleçons blancs recouverts d’une fine chemise synthétique boutonnée jusqu’en bas, chemise enveloppée d’un smoking gris parfaitement repassé depuis dix ans. Ils cataloguaient les camemberts, s’achetaient des fauteuils Louis XV, prononçaient des discours à la radio et refusaient de réduire la durée du service militaire.

Lui,

il était amoureux d’elle, mais n’aurait jamais pensé le présenter comme un argument. Pas plus qu’il n’aurait songé à prétexter de ses longs cheveux châtains, ni de l’élastique blanc de son soutien-gorge qu’il apercevait parfois lorsque son pull-over glissait de son épaule et qu’elle prenait le temps de lui sourire avant de le remonter, ni de ses jambes dont il se souvenait très précisément encore, assises en tailleur pour écouter Morrison, son jean’s formant des plis bleus autour de ses cuisses, comme les vagues d’une lagune, comme un accordéon avant qu’il ne reprenne son souffle, ni même de son nombril quand elle laissait le bas de sa chemise entrouverte en été.

Il avait beau savoir cela et plus encore, il avait dû prendre ce train, s’asseoir à côté de ces types contents de partir, leur communiquer son nom et écouter les leurs en commençant à se dire que ça aurait de l’importance.

Puis, après les trois premiers jours, il lui avait aussi fallu se rendre compte qu’il ne pourrait ni leur parler d’elle sans qu’ils n’en salissent leurs treillis réglementaires, ni leur dire qu’il avait la nostalgie des rues serpentines qu’il lui fallait emprunter pour se rendre dans la cage d’escalier de l’immeuble où elle l’attendait, ni même laisser entendre qu’il s’ennuyait des bouquinistes sur les boulevards et des joueurs de guitare près des fontaines.

Non, il devait dormir avec eux, dans leur dortoir, mettre petit à petit ses rêves en commun parce que les couvertures étaient trop courtes pour les cacher tous, les laisser voir son sexe avant elle et accepter l’inévitable comparaison avec tous les leurs.

Insidieusement, privé de sa présence, il laissa son visage se confondre avec ceux des filles épinglées aux vestiaires parce qu’il n’arrivait plus à se l’imaginer correctement.

Il vit ses muscles grossir à mesure des exercices et se laissa convaincre par leur taille qu’il devenait un homme, respira la sueur et les chaussettes sales des autres en se disant que c’était cette odeur que les femmes, toutes les femmes, aiment sentir quand elles se donnent. Et il mangeait en regardant leurs tempes remuer.

Finalement, un jour, il eut la faiblesse de leur révéler son existence quand vint son tour de répondre à la question rituelle, sourit quand ils poussèrent tous ensemble leur cri railleur destiné à faire honte, finit par leur avouer la raison pour laquelle il ne savait pas si elle criait pendant l’orgasme et les entendit repartir de plus belle.

Au bout de quelques mois, le coeur vide à force d’être mis à nu, le cerveau résigné à force de se nourrir de la philosophie des discours de son adjudant-chef, il n’était plus intéressé que par les ballonnements de son propre estomac et se sentait naître une fraternité profonde envers les pets de ses camarades, dernière chose qu’ils avaient en commun après qu’ils se soient entre-dévorés les derniers restes de leurs sentiments…

Elle,

pendant ce temps, avait cessé de lui écrire, avait découvert les Beattles, savait embrasser, était partie en voyage en Allemagne, avait failli y faire l’amour et pensait bien le faire avant son dix-septième anniversaire, le 12 mai 1968.

Contrat Creative Commons
La jeune fille, l’appelé, les ministres et les années soixantes by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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