Publié par : gperra | 26 décembre 2010

Féerie dans l’île aux gradés

Gracieusement convié par la Défense Nationale, rassemblement hétéroclite de joyeux boutes-en-train toujours prêts à festoyer au son de fanfares gaiement improvisées, les jeunes appelés avaient spontanément répondu à l’ordre de subir l’examen d’aptitude en vue d’une éventuel incorporation, que leurs postiers leur avaient apporté, les mains tremblantes d’émotion, esquissant un clin d’oeil complice mais grave d’aînés nostalgiques et envieux. Alors, munis de leurs billets aller-retour vers l’inconnu chamarré de kaki et de marron, ils s’étaient joint au flot enthousiaste des jeunes gens de leur âge qui montaient en criant leur allégresse dans le train rose et jaune spécialement affrété, puis roulèrent sous les étoiles – car le ciel est le plus galonné des généraux – vers le petit jour. Au matin, les yeux ensommeillés de ceux que l’avenir a effleuré de ses fantasmes les plus fous, riches d’amitiés profondes forgées pendant les quelques heures du trajet, ils furent conduit d’un ton amical par les organisateurs en uniforme bariolés vers le lieu de la visite médicale, bâtisse d’une architecture ludique sans doute conçue à partir de dessins d’enfants.

 

À l’intérieur de la pièce en forme de coquillage dont les murs portaient la trace des improvisations picturales des premiers venus (ZOB, tu suces ?, RPR), le jour naissant se reflétait dans le verre épais d’une chope en forme de cône où il fallait uriner. Les plus timides, éternels empourprés des salles de bal, s’enfermaient dans les toilettes, préférant repousser d’une minute supplémentaire l’épreuve, puis finalement présentèrent triomphalement leurs récipients remplis sous les vivats des vétérans. C’est pourquoi, lorsqu’il entrèrent, un à un, dans le cabinet médical du généraliste, une détermination sans failles animait leurs regards d’acier, si bien qu’il n’esquissèrent pas le moindre geste de surprise lorsque le médecin leur demanda de lui présenter leurs sexes : sans même y réfléchir plus de quelques secondes, comme on rendrait instinctivement un objet trouvé à son légitime propriétaire, comme on accepte son gage dans une soirée où l’hôte aurait décidé de faire s’amuser ses invités, ils mirent en évidence leurs glands d’un geste viril et acceptèrent même avec une bienveillante compréhension le regard scrutateur qui se posa dessus, lèvres pincées de médecin aux joues creuses, visage ravagé par des nuits d’insomnie à pointer le canon de son char vers le Néant et l’Anarchie afin de les défier.

 

Enfin, des souvenirs inoubliables inscrits dans leurs mémoires reconnaissantes, une flamme patriotique flamboyant dans leurs poitrines nouvellement pileuse, leur acte de civisme républicain accompli, satisfaits de leurs bons résultats aux tests d’intelligence militaire, les jeunes hommes rentrèrent chez eux avec la promesse formelle de dix mois de bonheur.

 

Contrat Creative Commons
Féerie dans l’île aux gradés by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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