Publié par : gperra | 26 décembre 2010

Angoisse onto-ministérielle

Tristement penché sur sa pile de dossiers du jour, les signant l’un après l’autre par habitude et par incapacité à en faire des avions de papier, le Ministre de la Jeunesse et des Sports se surprend quelquefois à inventer et à planifier une autre vie que celle qu’il est en train d’achever à faire distribuer des ballons de football et des questionnaires à la sortie des maternelles. Une vie où la plus grande des aventures ne serait pas d’inaugurer les piscines de quartiers pour y faire malicieusement risette aux mères de famille, tout en les exhortant à prendre garde de ne pas éclabousser l’eau lorsqu’elles plongent dans la masse mouvante de gamins nus du petit bassin.

 

Alors, le front couvert de sueur, envoyant rageusement promener aux quatre coins de son bureau son porte-plume, le portrait de sa femme qu’il n’a jamais aimé et son téléphone qu’il n’aime plus, le Ministre de la Jeunesse et des Sports regrette de ne pas être né dans une vieille maison délabrée de banlieue, le long d’une ligne de chemin de fer, entre les ronces et les glycines, comme il s’en veut toujours, en sortant d’une fête foraine, de ne pas être monté dans le train fantôme par peur de mouiller son smoking en public.

 

C’est en de tels instants que se met à défiler dans sa conscience la bande-annonce alléchante du film d’épouvante de la journée idéale d’une enfance qu’il n’aura pas eu, comme un fruit sucré excitant sa convoitise, sans qu’il n’ait cette fois encore l’audace de braver l’interdiction de son père et de son supérieur hiérarchique :

 

Le matin, laisser entrer l’air froid par un carreau cassé de sa chambre, aller courir s’écorcher les paumes des mains en tombant dans la terre boueuse grumelée de graviers tranchants, enduire sa chemise de suif poisseuse couvrant l’écorce des lauriers en se laissant glisser le long de leurs troncs, arracher l’herbe à en avoir les doigts englués de sève et boursouflés de piqûres de guêpes.

 

Vers deux heures, cesser de respirer pour ne plus sentir la brûlure des orties dans son cou, commencer à creuser un tunnel pour aller de l’autre côté de la Terre puis renoncer à l’entreprise en raison de l’heure imminente du goûter et de sa méconnaissance totale du chinois, se briser l’os du genou en chutant contre une pierre et sentir peu à peu sa peau reformée coller à la doublure intérieure de son pantalon.

 

En fin d’après-midi, se faire lacérer les doigts à coups de griffes infectées en voulant caresser une portée de chats sauvages découverte entre les planches d’une remise, se fendre la lèvre inférieure contre une gouttière en sautant du toit de la maison du voisin et boire ses larmes diluées dans son sang, s’interroger longuement sur le principe de fonctionnement d’un vieil appareil photo à chambre noire déterré dans une cave, le démonter pièce à pièce et le briser contre un mur afin de tenter d’en comprendre le mécanisme rouillé, jusqu’à ce que celui-ci finisse par être intégralement fracassé.

 

Puis, dans le crépuscule, suivre la trace d’une souris imaginaire laissant l’empreinte de ses dents sur des cartons pourrissants et regarder les étoiles avec sa mère, avant d’aller dormir.

 

«Des balançoires ! Mais oui, des balançoires !» s’écria dans un violent sursaut le Ministre de la Jeunesse et des Sports, que la vision avait fait transpirer de terreur tout en stimulant l’éveil de ses facultés spéculatives. «Ce sont les balançoires qui rendent heureux les enfants !» enchaîna-t-il, fier de sa découverte anthropologique, avant de s’endormir, un filet de bave au menton que le majordome épongea avec le bout de sa cravate-layette à rayures bleues.

 

Contrat Creative Commons
Angoisse onto-ministérielle by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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